Et si on se foutait des blagues de pingouins comme des robes de David Bowie?

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Serge Coosemans
Serge Coosemans Chroniqueur

Sur Twitter, le scandale de la semaine a mélangé des pingouins, le journal Le Monde, les transsexuel(le)s, l’inceste, la cancel culture et la liberté d’expression. Si cela vous a échappé, c’est que vous vivez en dehors du gros bocal. Tant mieux, selon ce Crash Test S06E21.

J’avoue: je ne connaissais pas le nom du dessinateur de presse Xavier Gorce et je n’avais de son travail que très vaguement conscience avant que n’éclate cette semaine un gros ramdam sur les réseaux sociaux concernant l’un de ses dessins publié dans le journal Le Monde. Celui-ci met en scène deux pingouins. L’un(e) demande à l’autre « Si j’ai été abusée par le demi-frère adoptif de la compagne de mon père devenu ma mère, est-ce un inceste? » J’avoue aussi ne pas comprendre cette blague. Mon cerveau est ainsi fabriqué que j’ai tendance à chercher l’astuce, à attendre que l’éclat de rire découle de la solution à l’énigme. Or, si on me dit que c’est juste l’absurdité de la question qui est censée faire rire, on me perd. Je ne percute pas, je tourne à vide. Je reste interdit. Je ne trouve pas ça drôle. Et même assez réac si ça se contente de jouer sur la nostalgie de la famille traditionnelle avec son papa, sa maman, ses deux enfants et son labrador. Blague ratée et réac, donc. Sur ce point, nous sommes d’accord. De là à ressortir la guillotine, à nous transformer le non-évènement en affaire d’État… Pourquoi ne pas tout simplement s’en foutre? Des blagues, je pense que j’en vois, que j’en entends et que j’en produis entre 150 sur une journée lambda et pas loin de 1000 si cette journée se prolonge tard dans la vodka en compagnie de quelques joyeux drilles (H/F/X). Forcément, dans toute cette production, il y a souvent plus de déchets que de pépites. Le gros en est même tellement mauvais qu’il s’oublie vite. C’est une autre particularité de mon cerveau: l’humour que je trouve naze file instantanément à la corbeille. Ou devient immensément culte. Ainsi, je vénère depuis plus de 40 ans l’histoire de l’homme aux cinq pénis à qui le caleçon va comme un gant et celle du client de restaurant qui préfère un oeuf à la langue de boeuf parce qu’il n’aime pas ce qui a déjà été dans la bouche d’un autre.

https://twitter.com/XavierGorce/status/1351447398397190144Xavier Gorcehttps://twitter.com/XavierGorce

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Le dessin de Xavier Gorce ne rejoindra pas ce panthéon. Je l’aurais même déjà complètement oublié si Le Monde n’avait pas présenté ses excuses pour l’avoir publié, amenant le dessinateur à décider de ne plus travailler pour le journal, après de longues années de collaboration pourtant régulière. Ce dessin n’aurait été qu’une mauvaise blague survivant une dizaine de secondes dans mon cerveau si certains ne l’avaient pas jugé transphobe et irrespectueux envers les victimes d’inceste et que d’autres aient vu dans ces réactions démesurées un nouvel exemple de « cancel culture ». Encore un aveu: je fais partie de ces derniers. Je ne comprends tout simplement pas comment un dessin peut générer autant de protestations. Je ne comprends pas l’intérêt de ne pas hausser les épaules et vite passer à autre chose quand déplaît une production culturelle. Je ne comprends pas la nécessité de s’indigner pour une idiotie pareille, de parler au nom des transsexuels et des victimes d’inceste, surtout. On a demandé l’avis de qui de véritablement concerné avant de décréter que l’inceste et la transsexualité dans l’humour noir, c’était désormais tabou? C’est scientifique depuis quand que la provoc fait inutilement souffrir? C’est quoi aussi cette prétention à penser que sa propre interprétation d’une blague à tiroirs est la seule valable? Que si ça vous indigne, vous avez forcément raison et que toute personne n’étant pas d’accord avec vous est soit stupide, soit endormie, soit complice? Je ne comprends pas non plus que presque personne ne moufte quand un ministre fédéral de la santé avoue avoir cherché à générer une psychose générale afin de faire passer des mesures fondamentalement anticonstitutionnelles mais qu’en revanche, quelqu’un qui balance une blague nulle avec des pingouins, c’est la transsexualité qu’on assassine, le drame de l’inceste que l’on piétine et si l’auteur ne s’excuse pas aussi rapidement que platement pour ces crimes immondes, il devra disparaître de l’espace public.

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Il se fait que je viens aussi cette semaine de terminer la lecture de The Madness of Crowds, le best-seller de Douglas Murray sur « le genre, la race et l’identité« . C’est une lecture amusante, plus proche du travail d’un Jon Ronson que du pamphlet réactionnaire à la Éric Zemmour. Pas toujours d’accord avec Murray, j’ai quoi qu’il en soit bien ri. Après l’avoir terminé, j’ai aussi décidé de désormais complètement me foutre de tout ça. Je pense que Murray a tout dit. Que pour le moment, il n’y a rien à ajouter au dossier. Okay, les sciences sociales produisent de nouveaux dogmes qui pourraient servir de terreau fertil à un prochain totalitarisme. Okay, les politiques identitaires, la cancel culture, les faits et gestes des Social Justice Warriors sont à la fois très critiquables, plutôt amusants et potentiellement dangereux. Okay, leur capacité de nuisance est quelque chose qu’il vaut mieux garder à l’oeil et en monitorer l’évolution. Okay, il n’est pas très sain que de plus en plus de gens perdent leurs boulots et se font lyncher pour leurs opinions et des blagues, aussi discutables soient-elles. Reste qu’en l’état, tout ce nouveau puritanisme, toute cette culture « woke » émergente, ne touchent encore principalement que le monde académique, les médias, le monde de la culture, la politique et les réseaux sociaux. Ce qui nous fait beaucoup de monde, certes. Mais beaucoup de monde dans un gros bocal.

Or, c’est dans ce gros bocal que cela s’écharpe principalement au sujet de Xavier Gorce et de ses pingouins. C’est dans ce gros bocal que sont pour le moment encore confinées les paniques morales et les procès en sorcellerie. C’est bien entendu lamentable que la rédaction du Monde s’excuse platement pour un dessin seulement choquant si on cherche à être choqué, suite à des pressions de gens qui ne sont peut-être même pas lecteurs du journal et encore moins directement concernés par la transsexualité. Il aurait été plus… normal (j’allais écrire « héroïque » mais et puis quoi encore?) de se montrer intransigeant quant à la liberté totale de ton de ses collaborateurs. C’est vraiment nul que cela se passe ainsi à l’intérieur du gros bocal, donc. Mais cela dit-il vraiment quelque chose de la société prise plus globalement? Ou alors, cela montre-t-il surtout que la menace combinée d’un bad buzz et d’une shitstorm font pédaler dans la choucroute un rédacteur en chef de plus? Le problème de notre époque est-il vraiment que de plus en plus de gens s’indignent pour un rien? Ou bien, le souci majeur découlerait-il plutôt de l’immense écho accordé à toutes ces conneries, du conformisme crasse de mise dans les milieux principalement concernés et des vents de panique se transformant bien vite en pures lâchetés engendrés par l’amplification de ces délires anecdotiques? Je suis sûr qu’en cherchant un peu, on peut encore trouver des gens qui pensent que Mick Jagger a les cheveux trop longs, que David Bowie n’aurait jamais dû porter de robes et que le film Dirty Harry est un poil trop facho. Quel média trouverait toutefois pertinent d’encore relayer ça? De prendre en considération l’avis sans aucun intérêt de Madame Michu et de Monsieur Pecno?

Pour ma part, je ne vois pas trop de différence entre ces idioties-là et le manque d’inclusivité dans la filmographie de John Wayne ou la violence supposée des blagues sur les transsexuel(le)s. Au bullshitomètre, c’est même totalement kif-kif. N’a-t-on d’ailleurs rien de mieux sous la main à prendre en compte que toutes ces revendications très « first world problems » d’une minorité aussi privilégiée qu’anecdotique? N’a-t-on rien de plus urgent à régler? Rien de plus vital? Vous allez vraiment passer le reste de votre vie comme ces vieilles personnes complètement désoeuvrées qui épient aux fenêtres en attendant de voir pisser un ivrogne dans les fourrés; histoire d’ensuite pouvoir s’emparer de l’anecdote pour se plaindre du laxisme des autorités, du fléau de l’alcool en vente libre, de la fainéantise des chômeurs, etc. Vous manquez à ce point de « peps » dans vos petites vies? Se foutre de vous, ignorer vos indignations, n’est dès lors pas un abandon de poste dans la guerre culturelle en cours. C’est au contraire la seule solution pour y mettre fin.

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