Adil El Arbi et Bilall Fallah (Ms. Marvel) : « Le sujet avait une dimension très personnelle pour nous »

Parmi les super-pouvoirs de Kamala Khan/Ms. Marvel, une étrange aura scintillante, un sens de la famille et de l’amitié... © Daniel McFadden / Marvel Studios 2022
Nicolas Bogaerts Journaliste

Le duo de réalisateurs bruxellois Adil El Arbi et Bilall Fallah offre à Ms. Marvel, nouvelle venue du MCU sur Disney+, une énergie communicative qui entérine les vertus de la diversité, déjà à l’œuvre dans leur précédente série, Grond.

Kamala Khan, ado timide du New Jersey issue d’une famille immigrée pakistanaise, réfugiée dans ses carnets garnis de super-héros ou ses amitiés précieuses, va devoir apprendre à gérer l’irruption de super-pouvoirs: des cristaux lumineux qui se matérialisent de manière intempestive et qu’il lui faudra employer à bon escient pour devenir Ms. Marvel. Imaginée en 2015 par Sana Amanat, Kamala est le premier personnage de confession musulmane des comics Marvel, porté par la volonté d’une meilleure représentation des minorités dans la culture populaire. La minisérie créée par Bisha K. Ali (elle-même Pakistanaise) est portée, à la réalisation du premier et du dernier épisode, par le tonitruant duo de réalisateurs Adil El Arbi et Bilall Fallah. Originaires de Bruxelles, ils avaient déjà fait vibrer dans la débrouillarde et loufoque Grond (diffusée l’hiver dernier sur BeTV), les thèmes et l’ambiance qui traversent Ms. Marvel, premier pas de la “phase 4” du MCU vers le film The Marvels, prévu en 2023.

... et la performance attachante d’ Iman Vellani.
© Daniel McFadden / Marvel Studios 2022

Quête d’identité

Formé à la Luca School of Arts à Bruxelles, le duo avait déjà fait le grand saut vers Hollywood avec Bad Boys for Life, reboot du blockbuster porté par Michael Bay, Will Smith et Martin Lawrence. Se retrouver propulsés au sein du MCU de Kevin Feige avait pour eux quelque chose d’une évidence, mais l’histoire de Kamala a fait sauter les derniers verrous, d’après Bilall: “Quand on en parlait entre nous, on se disait, pour rigoler, qu’on voudrait vraiment bien faire un super-héros musulman. Quand on a lu le comics de Sana, on s’est trouvé beaucoup de points communs avec Kamala, fille d’immigrés, entre cultures pakistanaise et américaine.” “Sa quête d’identité nous intéressait beaucoup parce qu’on a vécu exactement la même chose à 15 ans en tant que Belgo-Marocains. Le sujet avait une dimension très personnelle pour nous”, poursuit Adil. Donner vie à des personnage issus de la minorité musulmane en dépassant les stéréotypes n’a bizarrement pas été un enjeu supplémentaire dans la mise en œuvre du récit. Pour Adil, “l’important était de faire en sorte que le personnage de Kamala soit intéressant dans un récit intéressant. Elle est pakistanaise, musulmane, mais ça ne peut pas la définir uniquement.” Une fois dépassé (enfin!) cet aspect-là de son identité, Ms. Marvel déploie à merveille l’histoire universelle d’une jeune fille qui aspire à exister, à faire de grandes choses, mais qui, comme ses pairs, est pétrie de questions et d’incertitudes sur l’avenir.

Les réalisateurs belges Bilall Fallah et Adil El Arbi accompagnés de la créatrice du comics,  Sana Amanat (à droite).
Les réalisateurs belges Bilall Fallah et Adil El Arbi accompagnés de la créatrice du comics, Sana Amanat (à droite). © Daniel McFadden / Marvel Studios 2022

Corps transformé

Narré par Kamala, le quotidien de cette ado normale soudainement confrontée à un grand pouvoir (et de grandes responsabilités) est enrichi de ses propres dessins qui s’animent et se superposent aux images, matérialisant ses pensées et ses émotions. Une dynamique parfaitement maîtrisée, loin des gimmicks. À cette multiplication des visuels répond l’immense palette d’émotions et de sentiments que la jeune actrice Iman Vellani, dont c’est la première véritable apparition à l’écran, est capable d’offrir à son incarnation de Kamala. Le résultat colle à la dynamique narrative, aux couleurs et aux caractéristiques fondamentales de l’œuvre créée par Sana Amanat. Une charte graphique et scénaristique qui n’est jamais dévorée par l’appétit visuel des deux réalisateurs. Sauf pour un détail qui n’a rien de cosmétique: comme dans le personnage de Spider-Man ou, d’une autre manière, des mutants type X-Men, les pouvoirs de Ms. Marvel transforment son corps, son rapport au monde, à l’espace, renvoyant aux transformations de la puberté. Lors d’une scène particulièrement réussie, les cristaux lumineux, manifestations de sa nouvelle puissance, viennent se loger sur son nez. Ni une ni deux, elle va se réfugier aux toilettes, reproduisant les gestes de n’importe quel ado découvrant les premières productions d’acné. Cette scène, Adil et Bilall ne l’ont pas tirée du comics: “On a beaucoup réfléchi à l’effet de ces cristaux lumineux: comment montrer de manière la plus parlante possible ce défi à relever? C’est ce qu’on a trouvé tout de suite de plus visible (rires), parce que ça nous faisait penser à ce qu’on avait vécu à l’école avec nos premiers boutons.

© National

Universalité

Poussée par les épreuves surnaturelles à prendre de responsabilités incommensurables, Kamala se retrouve subitement porteuse de vertus et de valeurs, mais demeure une super-héroïne du quotidien, d’après Bilall: “Pour moi, le vrai super-pouvoir de Kamala, c’est sa relation avec ses amis, cet attachement, ce lien fort avec cette grande famille qu’elle a réunie autour d’elle.” Parmi eux , il y a Nakia Bahadir (Yasmeen Fletcher), jeune fille à la fibre citoyenne bien irriguée, qui porte le voile (on entend déjà certains s’étrangler dans le fond de la classe). Dans cette formidable démonstration de diversité “normalisée” réside la volonté affichée de toucher l’universalité par les particularismes. “Quand on était jeunes étudiants en cinéma à Bruxelles, nos profs insistaient toujours sur le fait que les histoires qu’on allait écrire devaient être universelles. C’était notre première leçon de cinéma, et sans doute la plus importante: à partir du spécifique, des Marocains à Bruxelles comme dans Grond ou des Pakistanais dans le New Jersey, arriver à créer de l’empathie auprès d’un large public, l’attirer dans un monde qu’il connaît moins pour y trouver des choses qu’il reconnaît en lui.” Vous pouvez respirer: tout le monde y gagne, en tout premier lieu les spectateurs.

Ms. Marvel, une minisérie créée par Bisha K. Ali. Avec Iman Vellani, Matt Lintz, Yasmeen Fletcher. Disponible sur Disney+. ****

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