[critique scènes] ATDK, chapelet de danses

Mystery Sonatas / For Rosa, Anne Teresa De Keersmaeker © Anne Van Aerschot
Estelle Spoto
Estelle Spoto Journaliste

Anne Teresa De Keersmaeker délaisse Bach mais reste dans le baroque en s’attachant aux Sonates du Rosaire de Heinrich Ignaz Franz Biber. Une danse juvénile s’y déploie entre joie profane et méditation sacrée.

C’est une oeuvre moins connue du grand public que les Concertos Brandebourgeois ou les Variations Goldberg, mais les Sonates du Rosaire, appelées aussi Sonates du Mystère, constituent une sorte de Graal des violonistes, du fait de la virtuosité extrême qu’elles requièrent. À l’audition, on pourrait croire qu’il s’agit d’un divertissement profane où s’insinuent certaines danses populaires de l’époque (sarabande, gigue, allemande…), mais en réalité, ces sonates ont un caractère religieux puisqu’elles ont été composées pour accompagner la prière, et plus particulièrement celle qui repose sur le chapelet. Une pratique répétitive, apparentée à la méditation, qui semble tout à fait anachronique à notre époque de flux continu, de sollicitations incessantes et de vide spirituel.

Très structurées (trois groupes de cinq Mystères, c’est-à-dire d’épisodes de la vie du Christ et de la Vierge) mais aussi très dansantes, ces Sonates que couronne une passacaille pour violon seul offrent à Anne Teresa De Keersmaeker un terrain fertile, complexe, chargé de symboles qu’elle relie à l’origine du nom de sa propre compagnie, la rose (d’où vient le terme rosaire), à cinq Rosa de l’Histoire figures de la contestation, mais aussi à de surprenants jaillissements country et pop.

Mystery Sonatas / For Rosa, Anne Teresa De Keersmaeker
Mystery Sonatas / For Rosa, Anne Teresa De Keersmaeker© Anne Van Aerschot

Accompagnés en live par l’impressionnante Amandine Beyer et son ensemble Gli Incogniti, sept danseurs déroulent sans jamais faillir la chorégraphie géométrique et sensuelle, ensemble ou en solo, ressemblant parfois à l’aiguille d’une montre qui égrène les minutes par sa rotation ou à des planètes en révolution. Car sous le ruban de métal suspendu où se reflètent une lumière froide comme un rayon de lune et les éclairs d’un orage, c’est le passage du temps et la manière de l’appréhender qui semblent évoqués ici. ATDK plonge le spectateur dans un temps long auxquels nous ne sommes plus habitués (la performance dure quasiment deux heures et demie), et joue avec notre résistance en brouillant les codes. Une sacrée expérience.

Mystery Sonatas / For Rosa: Jusqu’au 18 février au Concertgebouw à Bruges, www.concertgebouw.be; le 5 mars au C-Mine à Genk, www.c-mine.be; du 23 au 26 juin au Cirque royal à Bruxelles, www.kaaitheater.be

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