Opinion

Laurent Raphaël

L’édito: À l’Est, rien de nouveau

Laurent Raphaël Rédacteur en chef Focus

L’effet de sidération provoqué par la guerre en Ukraine, qui a pris le monde occidental à froid, prouve que notre logiciel, au sens figuré du terme, est déconnecté de la réalité du reste du monde. Nous nous sommes persuadés, depuis l’effondrement du communisme, que la planète aspirait à embrasser les valeurs et principes des démocraties (néo)libérales. Du jour au lendemain, faute de modèle concurrent crédible, l’Europe et l’Amérique se sont vues comme une sorte de nouvel eldorado socio-politique, d’horizon culturel indépassable.

La mondialisation, qui a séduit jusqu’à des forteresses idéologiques comme la Chine, a conforté cette croyance. La victoire sur le tapis vert du dollar semblant complète et irréversible pour les apôtres du libre échange. Après les biens et services, les idées allaient forcément suivre. De quoi nourrir à la longue un complexe de supériorité, lui-même à l’origine d’un aveuglement coupable. Car ce n’est pas parce qu’un Russe (ou du moins un dirigeant russe) veut une Mercedes ou le dernier iPhone « comme tout le monde » qu’il a perdu ses vieux réflexes ou remisé ses rêves de restauration de la Grande Russie. Ni qu’il est prêt à sacrifier les seconds pour les premiers.

Notre obsession du présent, de la jouissance immédiate, qui est l’une des clés de voûte du capitalisme -lequel a fait du désir le moteur de la croissance perpétuelle-, nous a ainsi conduits à négliger le passé, ce sac de noeuds et de rancoeurs qui ne fait pas bon ménage avec le business et la dose de légèreté et d’amnésie -de cynisme, ajouteront certains- nécessaire à la bonne marche du consumérisme. Ce mindset, comme disent les Anglo-Saxons pour décrire le mode de pensée d’une communauté, a empêché l’Occident, sûr de son pouvoir et de l’efficacité de son soft power -après tout, les Marvel sont plébiscités de Pékin à Katmandou en passant par Moscou-, de prendre au sérieux les signes montrant que les États qui adhéraient avec entrain à l’économie de marché ne prenaient pas le package complet: le commerce, l’innovation, les profits, avec plaisir, les droits de l’homme, la liberté d’expression, non merci. Un détail devrait nous alerter sur le fossé qui s’est creusé entre une forme de béatitude technologique, tournée vers le futur, et la réalité géopolitique, embourbée dans le passé: aucun algorithme n’avait prédit les événements récents.

À l'Est, rien de nouveau

L’Est et l’Ouest entretiennent un rapport différencié au temps et à la mémoire. Pour un Occidental, le passé est une relique à contempler comme on regarde un tableau dans un musée, suscitant tantôt de la mélancolie, tantôt de l’émoi, mais ce n’est en tout cas pas une blessure narcissique brûlante et purulente qui appelle l’action, la revanche, la punition, la rectification. Grave erreur de jugement dont l’on mesure aujourd’hui les conséquences avec cette annexion qui se base sur une relecture partisane et élastique de l’Histoire mouvementée de cette région tampon qui pourrait être revendiquée tout aussi bien par les Polonais, les Autrichiens que les… Suédois (les Vikings ont fondé Kiev vers 880) suivant le moment de l’Histoire où l’on place son curseur. À ce rythme-là, les Espagnols ou les Hollandais pourraient se lancer dans la (re)conquête de la Belgique pour retisser leurs empires perdus.

Pour un peu, on se croirait revenus aux années 60, dans un monde bipolaire fracturé entre un hédonisme matérialiste d’un côté et un orgueil patriotique démesuré de l’autre. De ce côté-ci du miroir, on retient surtout de cette période faste des Trente Glorieuses son swing et ses bouleversements sociaux (émancipation féminine en tête), des ingrédients que l’on retrouve dans de nombreuses fictions ces derniers temps ( Last Night in Soho, Ridley Road, La Fabuleuse Mme Maisel ou encore le roman Pourquoi pas la vie de Coline Pierré), alors que dans le « camp d’en face », on semble surtout se souvenir de la guerre froide, de l’atome, de l’intimidation, de la propagande, de la terreur. Comme le rappelait le philosophe norvégien Jostein Gaarder:  » Nous ne vivons pas seulement à notre époque. Nous portons toute notre histoire avec nous. » Pour le meilleur et pour le pire.

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