Va-t-on vers une disparition totale des boîtes de nuit?

La Fabric, à Londres, a fermé ses portes. © GETTY IMAGES
Serge Coosemans
Serge Coosemans Chroniqueur

C’est le 16 novembre que seront remis à Flagey les Red Bull Elektropedia Awards, récompensant la scène électronique belge. En tête des nominations, un rappeur (Roméo Elvis). Et en coulisses, une question lancinante: que reste-t-il de la club culture à l’heure où de plus en plus d’établissements ferment leurs portes?

Peter Decuypere, jadis patron du mythique Fifty Five de Kuurne, du Fuse de Bruxelles et du festival itinérant I Love Techno, utilise volontiers la métaphore du cadeau de Noël quand on en vient aujourd’hui à lui parler de clubbing. « Avant, expliquait-il il y a quelques mois dans Art in Electricity, un rapport sur l’état de la musique électronique synthétisé par l’agence gantoise Trendwolves, le cadeau était donné tel quel aux gens de la nuit et il leur suffisait. Le geste et le contenu comptaient avant tout. Aujourd’hui, c’est très différent. Le cadeau doit non seulement être exclusif et choisi avec soin mais aussi être très bien emballé et surtout, offert à un certain moment, dans un certain endroit et dans une atmosphère très étudiée. »

Comprenez que dans le clubbing moderne, un DJ en T-shirt qui passe des disques entre quatres murs suintants ne suffirait plus. Pour qu’un club, une soirée ou un festival cartonne, il lui faut désormais du concept, du storytelling, bref une offre « à 360° ». Même si de nombreux contre-exemples existent toujours, l’industrie de la nuit en semble totalement convaincue: les gens ne sortent plus pour se rencontrer, se mettre la tête à l’envers, découvrir des musiques obscures et profiter d’ambiances permissives pour se réinventer. Ils sortent avant tout pour se montrer et se la raconter sur les réseaux sociaux. D’où le déclin inexorable du club et de la discothèque, endroits forcément routiniers puisque ouverts chaque semaine. Et d’où le succès des soirées itinérantes et autres festivals, plus espacés dans le temps, plus exclusifs, mieux décorés, plus fashion, plus arty, bref, plus aptes à satisfaire une clientèle de plus en plus exigeante et courtisée de toutes parts.

Le Berghain, à Berlin
Le Berghain, à Berlin © DR

Dans ce même rapport, Peter Decuypere se prend lui-même comme exemple pour illustrer cette évolution des mentalités. Il y explique que les frissons qu’il a jadis ressentis la première fois que Laurent Garnier s’est emparé des platines du Fuse et lorsque Daft Punk a retourné I Love Techno comme une crêpe, il les ressent aujourd’hui quand il découvre à Tomorrowland l’installation d’Arne Quinze. Et vu que les clubs sont incapables d’offrir le même genre d’émerveillement d’enfant gâté, il ne leur prédit guère un riche avenir. Seul le Berghain trouve encore grâce à ses yeux, un club berlinois selon lui entièrement et très intelligemment basé davantage sur le storytelling que sur la musique. D’après Decuypere, on se rend en effet au Berghain essentiellement pour son mythe. Pour ce qui s’y trame dans les toilettes, les rumeurs d’ambiance décadente et ultra-permissive, l’imprévisibilité du physio à l’entrée et le fait même de ne jamais être certain de vraiment pouvoir y entrer, même après avoir fait deux heures de file à cinq heures du matin dans l’hiver allemand. Le Berghain est une histoire, une expérience. Et c’est ce que voudraient les gens.

Plus fouillés qu’à l’aéroport de Tel-Aviv

Ce n’est pas totalement dénué de pertinence, mais tout de même un peu simplet. Sans chicaner sur l’attrait mythique qu’exerce le Berghain, si tant de gens y vont, c’est aussi parce qu’il se trouve à Berlin et que Berlin, tout comme Barcelone et Ibiza, est une destination très courue des fêtards internationaux et autres Easyjetsetters. A Berlin, les clubs et la culture noctambule sont considérés par les autorités comme une force touristique et on y vante en fait le Berghain aux jeunes touristes comme on vantait jadis à leurs grands-pères en goguette à Paris le Moulin Rouge et le Lido. Or, promouvoir de la sorte la vie nocturne ne se fait plus en France, où les associations de riverains ont au contraire aujourd’hui une écoute suffisante de la part des autorités pour assez vite pouvoir faire administrativement fermer tout établissement nocturne émettant un ou deux décibels de trop. Même topo ou presque au Royaume-Uni, où par rapport à 2005, un peu plus de la moitié des discothèques ont fermé et pas seulement à cause de problèmes de gestion et d’offres passées de mode. Beaucoup d’acteurs de la nuit anglaise ont décrié les mesures de sécurité et de contrôle délirantes imposées par les autorités, leur faisant dire qu’on était désormais plus fichés et fouillés avant d’aller danser dans un club britannique qu’à l’aéroport de Tel-Aviv. Il est désormais également avéré que lorsqu’un club ferme au Royaume-Uni, sa licence n’est plus renouvelée, ce qui fait que celui qui rachète les murs transforme le plus souvent la discothèque en appartements, en boutique ou en restaurant de luxe. Un phénomène de spéculation immobilière et de gentrification qui ne s’attaque pas qu’aux petits poissons puisqu’en 2013, à Londres, même le Ministry of Sound, pourtant un poids lourd de l’économie festive, a été menacé suite à un projet immobilier soutenu par le politicien Boris Johnson contre l’avis des councils locaux. Et là, à l’automne 2016, c’est le quasi tout aussi renommé Fabric qui vient de fermer, suite à une décision et à un processus pas non plus dénués de chipotages policiers arbitraires et de suspicions d’entourloupes immobilières.

Bref, c’est un poil réducteur de prétendre que la jeunesse ne délaisse le club que parce que celui-ci ne répond plus à ses attentes. Des clubs qui n’ont aucune raison de fermer ferment parce qu’il y a une volonté politique de les fermer, tout comme des clubs restent ouverts parce qu’il existe une volonté politique locale de présenter aux touristes une vie nocturne digne de ce nom. Par contre, ce qui est indiscutable, c’est qu’un club ne peut désormais plus compter que sur sept bons mois à l’année, autrement dit quand les étudiants qui forment le gros de la clientèle sont disponibles. On les oublie forcément en mai/juin, durant la période des examens, mais on les oublie désormais aussi durant les mois d’été et même au début de l’automne, du fait de l’énorme concurrence de la part des festivals internationaux. Clou dans le cercueil du clubbing classique: en 2016, aussi bizarre cela puisse paraître, le club charrie toujours un imaginaire transgressif et interlope, alors que le festival est au contraire souvent considéré par les autorités et les médias comme un événement positif, convivial et parfaitement bénéfique pour le commerce local.

Intox/Détox

Le déclin des clubs ne relèverait toutefois pas que du sabotage policier, de la spéculation immobilière et de la concurrence déséquilibrée, peut-être même déloyale, des festivals. Quelque chose de générationnel serait aussi à l’oeuvre. Le clubbeur des années 80/90 était l’acteur d’une routine hebdomadaire. Son histoire se construisait lentement, avec sur la soirée des hauts, des bas et même des plages d’ennui. Dans Art in Electricity, outre de pointer l’envie contemporaine d’avoir au contraire tout, tout de suite, au mieux, et de préférence pour pas cher ou gratuitement, l’agence Trendwolves n’hésite pas à parler carrément aussi d’un rapport à la fête qui serait désormais carrément de type intox/détox. Le festival plairait davantage au fêtard moderne parce que c’est une expérience immersive extrême, y compris toxique, le temps d’un week-end prolongé. Une fois rentré chez lui, le festivalier ferait par contre suivre sa débauche par de longues périodes d’abstinence et de calme, attendant sainement et sagement la prochaine occasion valable de revivre comme Hunter S. Thompson à Las Vegas. Le meilleur rapport qualité/prix, l’offre la plus abondante. Le festival plutôt que le club.

FruityLoops, le petit Frankenstein de la pop

Cette année, le Red Bull Elektropedia Vanguard Award va à FL Studio, dont le logiciel FruityLoops est responsable depuis 20 ans de tubes composés en dix minutes, notamment signés Martin Garrix, Soulja Boys, Kanye West, Justin Bieber et Deadmau5. Retour sur une blague belge qui a changé la pop mondiale.

FruityLoops est un logiciel permettant d’effectuer du véritable travail de studio à partir de son ordinateur, voire même de son téléphone portable via certaines versions allégées et récentes du programme. C’est à partir de 1997-98 que les démos apparaissent un peu partout gratuitement sur le Net et les versions complètes crackées sur les sites de téléchargements illégaux comme Napster et Kazaa. Ce qui n’a pas l’air de beaucoup déranger Image-Line, firme gantoise alors plutôt spécialisée dans le jeu vidéo et pour qui FruityLoops n’est que commercialement très secondaire, juste un petit joujou musical même pas tout à fait au point, pensé par et pour des non-musiciens. Ultra-basique, la première version de FruityLoops ne demande en effet aucune connaissance: pour composer un beat, il suffit d’empiler des blocs de couleurs sur une grille. Le logiciel s’est depuis enrichi mais les fondamentaux sont restés: simplicité d’utilisation, possibilités plus étendues qu’on pourrait le penser et, surtout, un son assez caractéristique, pas du tout clinique.

Tout au long des années 2000, c’est surtout dans le hip-hop que FruityLoops cartonne, transformant souvent du jour au lendemain des beatmakers solitaires et fauchés en producteurs à succès. Non sans polémique. Comment pourrait-il en être autrement alors que des types sans aucune base musicale se mettent à engranger des millions de dollars après avoir, souvent en moins de dix minutes, juste empilé des blocs de couleurs sur un écran de laptop et ce, à partir d’un programme piraté? Aujourd’hui, FruityLoops est toutefois entré dans les moeurs. Leur site aligne même fièrement quelques avis d’utilisateurs aussi convaincus que bien vendus, parmi lesquels des « pointures » comme Avicii, Martin Garrix et deadmau5. Qui ne sont vraiment pas les seuls à empiler les blocs une heure avant de monter sur scène ou dans un avion. Le producteur écossais Hudson Mohawke a en effet un jour avancé que dans le top 10 américain contemporain, il y avait généralement huit morceaux composés sur FruityLoops. Justin Bieber, The Weeknd, Kanye West, Future et Miley Cyrus ne l’ont pas démenti.

C’est que FruityLoops ne séduit pas que par sa facilité d’utilisation mais aussi par un son très caractéristique, puissant et salace, et c’est ce qui pousse des artistes capables de se payer des centaines d’heures de studio et d’équipements sophistiqués à encore et toujours l’utiliser. Sans entrer dans des détails trop techniques, disons que le « charley » FL est ainsi fort à la mode dans le mainstream et la trap, style de hip-hop basique et ultra-sexué, lui doit quasi toute sa mythologie. Autant dire que le petit bidule, la blague belge, tient aujourd’hui de la success-story, même si de notoriété publique, ses concepteurs ne la ramènent pas trop, bien conscients d’avoir créé un mini-Frankenstein lâché dans le monde de la pop contemporaine.

Cela peut paraître un peu tiré par les cheveux et ça affecte sans doute aussi beaucoup moins la club culture que la dictature des réseaux sociaux, la crise économique, la peur de l’avenir et de la guerre, les politiques répressives, ainsi que les pisse-vinaigre qui tentent d’imposer le couvre-feu à des quartiers historiquement festifs après y avoir investi dans la brique. Il y a toutefois une constatation peu agréable à faire: ces dernières années, quel festival, puisque que c’est là que c’est censé « se passer », peut se vanter d’avoir joué un rôle comparable à celui de certains clubs dans l’émergence de courants artistiques forts et du développement de révolutions émancipatrices, la cause LGTB et le discours queer, notamment? Parce que tant qu’à produire du storytelling, autant que celui-ci change des vies, rende meilleur, ouvre les esprits, brave quelques rigidités, invite à la réflexion. Sinon, ces histoires ne sont que du marketing, surtout là pour peser dans la décision des consommateurs au moment de comparer les offres et de sortir les calculettes. Ce qui est tout de même drôlement éloigné de l’idée de départ du clubbing contemporain. Qui était, diurne comme noctambule, sous un toit ou dans les champs, en club, en rave ou en festival, gratuit ou pas, de surtout ne pas musicalement tomber dans l’ultra-technicité, la mégalomanie, le gigantisme et les multiples cultes de la personnalité qui pourrissaient alors le rock. Et puis aussi de tourner le dos à tout le délire VIP/fashion/pompe à fric/champagne des discothèques plus classiques. Bref, un truc s’est perdu. Il reviendra peut-être. Il est même parfois déjà là. Dans certains clubs, tout comme dans certains festivals. Le reste n’est que consommation.

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