Critique | Musique

Symphoman

Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Superbement orchestrés par le chef Jules Buckley, les dix-huit titres de Paul Weller prennent une autre dimension, virale, fruitée, luxuriante, non linéaire.

En décembre 1969 paraît l’album Concerto for Group and Orchestra, où les hardeux Deep Purple s’associent au Royal Philharmonic Orchestra pour un concert au Royal Albert Hall londonien. Soit le tout premier disque rock accompagné d’une large formation classique. Un genre qui, au fil des décennies, va gagner ses galons symphoniques, de Roger Waters à Metallica. Mais cet album de Weller et de l’ensemble de la BBC booste la typographie usuelle, l’emballage privilégiant habituellement les cordes emphatiques. Celles qui bordent les originaux en position couchée, dans un lit tout chaud et rassurant d’arpèges. Ici, l’horizontalité est différente, grâce au travail et à l’imagination du chef d’orchestre Jules Buckley (né en 1980). À la tête d’un ensemble d’une vingtaine d’instrumentistes et choristes, il creuse ce qui est devenu son propre style via de multiples collaborations avec Gregory Porter, Tori Amos, Michael Kiwanuka, Massive Attack, Dizzee Rascal ou autre John Cale. La sélection de chansons de Weller est largement biographique. Depuis l’English Rose composé pour l’album All Mod Cons de The Jam, paru à l’automne 1978 jusqu’à plusieurs titres des récents On Sunset et Fat Pop (Volume 1), parus en 2020 et 2021. L’intention sonore de s’accoupler sans fainéantise créative avec le BBC Symphony Orchestra se pose dès le premier titre, Andromeda, chanson de 2010. L’intro instrumentale joue au drone, brièvement prise dans une envolée de pigeons (?) et la suite s’annonce tout en volupté de cordes. On note d’emblée que Weller n’a sans doute jamais aussi bien chanté, de cette voix blanche fantasmant jusqu’au bout les musiques noires. Difficile de ne pas penser à Otis Redding -pas moins- lorsqu’un des trois invités vocaux, James Morrison, fait des merveilles sur Broken Stones, tiré du plus gros carton commercial de Paul, Stanley Road, en 1995. Dans le livret du disque, Weller dit: « C’est la première fois que j’ai chanté l’intégralité d’un concert avec un orchestre (…), les entendre aller de la tempête à l’obscurité au soleil du petit matin, et entre tous les interstices, a été époustouflant ». Transmission bien reçue. Où l’on coche ces moments hors temps que sont On Sunset -audiblement inspiré du My Sweet Lord de George Harrison- et l’aussi superbe Equanimity, morceau de 2021 où un violon quasi tzigane dialogue avec un piano à la… Supertramp. Peu importent les éventuelles comparaisons, valant ce qu’elles valent, voilà une véritable aventure sonique pas forcément prévisible. Un luxe à notre époque.

Paul Weller with Jules Buckley and The BBC Symphony Orchestra, « An Orchestrated Songbook », distribué par Universal. ****

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