Petit Biscuit, Fakear, Superpoze… ambassadeurs de la French Touch 3.0

Fakear sortira son prochain album le 13 avril prochain. © DR
Laurent Hoebrechts
Laurent Hoebrechts Journaliste musique

Ils sont jeunes, français et pondent une musique électronique rêveuse qui doit davantage à Deep Forest qu’à Daft Punk. La French Touch 3.0 ou quelque chose comme ça…

C’est sans doute une question de cycles. Ceux qui suivent la production électronique française l’auront certainement remarqué: depuis quelque temps, elle a opéré un virage à 180 degrés par rapport à ses anciennes obsessions. A l’hédonisme de la fameuse French Touch 1.0 (Daft Punk, Cassius, Superdiscount…) et aux bourre-pifs électro de la deuxième vague (Ed Banger, Justice) a désormais succédé le romantisme cotonneux d’une nouvelle génération d’artistes.

Rone.
Rone.© DR / TIMOTHY SACCENTI

Depuis deux, trois ans, c’est presque une déferlante. Ils s’appellent Fakear, Superpoze, Møme, etc. Marchant sur les traces rêveuses d’un Rone (un vétéran avec ses 36 ans), ils sont souvent jeunes (pas plus de 25 ans), voire très jeunes (Petit Biscuit, Marlin), au point de ne pas pouvoir toujours rentrer dans les clubs où ils sont censés jouer… Loin des circuits traditionnels, ils se sont fait généralement connaître via le Net, en accumulant les écoutes sur des sites comme SoundCloud. Ce qui a d’ailleurs tendance à titiller de plus en plus les grosses majors du disque, qui se verraient bien capter, via ces nouvelles têtes, une audience jeune très volatile. Le public suit en effet. Cet automne, Mehdi Benjelloun, alias Petit Biscuit, à peine 17 ans, a rempli l’Orangerie du Botanique en deux temps, trois mouvements (lire le Focus « version papier » n°45). Quant à Fakear, il a joué il y a 15 jours d’ici dans une Ancienne Belgique bondée. Programmé en première partie, Møme est lui venu présenter un premier album, intitulé Panorama, distribué par la major Universal…

Emotion brute

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Restant, généralement, à distance des facilités de l’EDM (façon David Guetta), ils sont pareillement éloignés du revival techno, qui tabasse dans les rave parties organisées aux portes de Paris. Leur truc tient plutôt dans une électronique très mélodique. Une musique qui cherche moins à retourner la tête sur la piste de danse qu’à la faire rêver. Cela tient peut-être à la formation que la plupart des noms cités plus haut ont suivie. Superpoze, par exemple, est passé par le Conservatoire. Son pote Fakear, alias Théo Le Vigoureux (né à Caen en 1991), a appris à jouer de la guitare, du piano… « Mes parents sont professeurs de musique. » Ça aide… « J’ai également étudié à la fac de musicologie. Mais je ne suis pas allé jusqu’au bout. Fakear a pris le relais« , sourit l’intéressé. « Mais j’essaie de ne pas m’appuyer sur cet enseignement. L’important dans la composition, c’est d’être le plus spontané possible, de rester au plus près de l’intuition de départ. Peut-être que dans l’avenir je donnerai plus de place à la technique. Mais aujourd’hui, ce qui m’intéresse, c’est moins la complexité harmonique du morceau, ou son parcours mélodique, que sa texture, son groove, l’émotion brute qu’il dégage.  »

Petit Biscuit.
Petit Biscuit.© DR / MY NAME IS

La house et la techno sont aujourd’hui trentenaires. Malgré cela, la nouvelle vague française semble toujours débouler dans la musique électronique par la bande, en passant notamment par le rock ou la pop. Møme, de son vrai nom Jérémy Souillart (né en 1989 à Nice), a longtemps eu un groupe. « Il s’appelait les Kitchies. Ça a tenu quatre, cinq ans. Disons que c’est l’histoire d’un groupe de lycée qui a un peu duré… » Il s’est quand même retrouvé à faire la première partie de grosses pointures françaises, type Skip the Use ou BB Brunes. Jusqu’à ce qu’un jour, sa route dévie. Scénario classique: Jérémy se rend compte qu’il peut produire ses propres morceaux tout seul, dans sa chambre, avec un bon ordinateur et quelques logiciels trouvés sur le Net. « Acheter des instruments coûte cher. Aujourd’hui, tout est dans l’ordinateur. Avec trois fois rien, c’est possible de jouer tous les sons qu’on a en tête. » Fakear aussi a joué dans une formation rock (en compagnie d’ailleurs de Superpoze, alias Gabriel Legeleux), avant de se pencher sur les nouvelles possibilités de composition, et de glisser tout doucement vers l’électronique. « En écoutant aussi des artistes qui faisaient le pont entre les deux, comme Radiohead, Archive ou Massive Attack. A partir de là, je suis notamment tombé sur tout le catalogue Ninja Tune, dont certains artistes jouent aussi avec le jazz, comme Bonobo. Ce sont ce genre d’hybrides qui m’ont amené vers l’électronique. Bien plus que le club, par exemple, que je n’ai jamais vraiment fréquenté, ni apprécié.  »

Anciens et nouveaux

C’est un autre élément commun à pas mal de ces nouveaux producteurs. Alors que les musiques électroniques se sont en grande partie émancipées sur la piste de danse, ceux-ci n’ont souvent que peu d’atomes crochus avec les clubs. Pas vraiment leur biotope naturel. Møme: « En France, c’est une culture qui n’existe pas vraiment. Souvent, ce sont des endroits qui passent toujours la même musique commerciale. En Angleterre, par contre, ce n’est pas du tout pareil. J’ai vécu plusieurs mois à Brighton: j’ai découvert un autre monde, où vous pouvez passer d’une soirée rock à une fête dubstep, techno, etc. »

Si la France n’a pas de véritable culture club, sa contribution à l’histoire des musiques électroniques est difficilement contestable. Des expérimentations de Pierre Schaeffer à Daft Punk, par exemple. Cet héritage n’a toutefois pas l’air d’encombrer les plus jeunes. Fakear: « Daft Punk, j’ai découvert comme tout le monde, en CM2, quand ça passait en boum (sourire). Mais ce n’est pas vraiment une musique qui m’a bercé. Pareil avec Ed Banger, ou Justice: je n’ai jamais écouté en fait.« Pas question de conflit d’écoles, entre les anciens et les nouveaux: Superpoze, par exemple, vient de produire le premier album solo de DJ Pone, ex-Birdy Nam Nam, 38 ans, dont 20 dans le circuit. N’empêche: tout se passe comme si, aux éructations électro de la vague précédente, la nouvelle garde répondait par une électro cocoon, sensible, voire sentimentale -« Je préfère dire que je fais des chansons plutôt que des tracks ou des morceaux, explique par exemple Fakear. Ça a une consonance plus poétique. Dans un track, pour moi, il y a moins de coeur, c’est plus léger, moins personnel. »

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En fait, si la Touch 3.0 est toujours French, elle préfère surtout lorgner vers l’international. Et en particulier vers l’Australie. Pour nombre d’artistes actuels, la scène « aussie », constituée notamment par des artistes comme Flume, Chet Faker et en général le label Future Classic, a marqué les esprits. Au point par exemple de pousser Møme à y passer plusieurs mois, parcourant le pays à bord de son van, aménagé en studio. « C’est quand j’ai découvert des artistes comme Flume que j’ai décidé de créer Møme. Pour moi, cette scène a été un vrai tournant en termes de mélange, entre l’électro, la pop et la future bass aussi. Je n’avais jamais entendu ça. C’était très inspirant. »

Tubes et tuyaux

C’est probablement aussi le symptôme d’une génération, celle des digital natives, pour qui la notion de frontières -géographiques, comme de genre- vaut de moins en moins. C’est enfoncer des portes ouvertes que d’écrire ça, mais, oui, le Net est bel et bien passé par là, et a tout flouté. Fakear, en tout cas, confirme: « On manque de recul, mais j’ai l’impression qu’on est la génération qui mélange tout. Avec Internet, les réseaux sociaux, etc. , on peut être au courant de tout ce qui se passe dans le monde, avoir accès à un tas de musiques. Ce n’est jamais arrivé avant. Un type tout seul dans son coin peut poster un morceau sur SoundCloud et le voir se propager un peu partout, comme un virus. Après, le défi de cette nouvelle donne est de garder son identité propre, de préserver ce qui nous a amené à nous passionner pour la musique. » En résumé: les nouvelles technologies sont devenues de plus en plus accessibles, facilitant non seulement l’auto-production, mais aussi le partage. Et donc la diffusion. L’été dernier, le jeune Marlin expliquait par exemple à Libération: « Il y a quinze ans, enregistrer un disque coûtait cher, il fallait aller en studio alors que désormais, avec tes trois logiciels récupérés sur le Web, tu peux produire un hit pendant ton trajet en train pour aller au lycée. »

Superpoze.
Superpoze.© DR / SOPHIE JARRY

Un producteur comme Petit Biscuit s’est en effet forgé une audience en postant ses premiers morceaux sur SoundCloud. Pareil pour Fakear, présent depuis au moins cinq ans sur la plateforme. « Mais ça peut être un outil à double tranchant. Dans le sens où c’est aussi devenu un argument de vente: tu peux te retrouver à courir après les « likes », ou tomber dans cette culture de l’image un peu malsaine, qui peut très vite péter ta créativité. Tous les patrons de salles scrutent les chiffres, par exemple. Personnellement, je suis très suivi sur Facebook, mais qui reste un réseau très francophone. En Angleterre ou aux Etats-Unis, par contre, les gens utilisent davantage Twitter ou Instagram, où je suis moins présent. Du coup, je me retrouve surtout programmé dans les pays francophones. »

Au final, le « new deal » reste malgré tout bénéfique aux jeunes artistes, Internet leur permettant de publier leur musique sans être obligé de passer par les tuyaux classiques. Cela ne signifie pas que les maisons de disques ont disparu. Mais quand il s’agit de négocier un contrat, le musicien peut désormais faire peser dans la balance le poids d’une certaine audience… « Aujourd’hui, vous pouvez produire un morceau dans votre coin, le poster sur SoundCloud ou BandCamp, le partager via vos réseaux sociaux et vous faire connaître comme ça. Cela peut vous donner une force de frappe, ou en tout cas rééquilibrer un peu les débats, et éviter de vous faire trop facilement entourlouper« , raconte encore Fakear.En cela, la mentalité « indé » n’a pas complètement disparu. Beaucoup cultivent ainsi une certaine prudence, voire une vraie méfiance envers le business. « Au départ, j’ai pu avoir un regard un peu naïf sur les choses, conclut Fakear, signé aujourd’hui uniquement en distribution. Je pensais que ma musique suffirait, et que le reste importait peu. Mais, très vite, on m’a raconté pas mal de choses sur l’industrie musicale. Et j’ai pu constater que c’était souvent vrai. Donc aujourd’hui, je protège mes arrières. Je suis mon propre producteur et je reste propriétaire de mes « bandes »… » Jeune donc, mais pas complètement con…

L’ARBRE QUI CACHE DEEP FOREST

Petit Biscuit, Fakear, Superpoze... ambassadeurs de la French Touch 3.0
© Youri Lenquette

Fakear est comblé. Cet été, il a été contacté par Deep Forest –« je suis complètement fan ». Parmi la nouvelle génération, il n’est pas le seul producteur à avouer vénérer les vétérans ambient. L’entreprise date du début des années 90. Deep Forest mixe alors une musique lounge-ambient planante avec des sons chopés aux quatre coins du monde. En 95, sans grande couverture médiatique, il devient le groupe français qui vend le plus de disques dans le monde. Cette même année, il remporte même un Grammy, dans la catégorie meilleur album de world music (Boheme, 4 millions d’exemplaires vendus). Aujourd’hui, depuis le départ de Michel Sanchez, Eric Mouquet (56 ans) est seul aux commandes du projet. Bande-son idéale des magasins Nature et Découvertes, la musique de Deep Forest pourrait certes paraître un peu surannée. Cela n’empêche pas Eric Mouquet de continuer à sortir des albums, dont le récent Evo Devo, qui comprend notamment le titre Sing with the Birds, remixé par… Fakear.

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