« On veut que Glass Museum soit une parenthèse, pour oublier les problèmes du quotidien »

Antoine Flipo (à gauche) et Martin Grégoire: "Notre musique ne doit donner ni trop d'indication ni trop de direction, pour que les gens décident du sens selon leur propre état." © DR
Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Fusionnés dans une fulgurante proximité musicale, le pianiste et le batteur du duo belge Glass Museum balancent une fraternité sonique qui impressionne.

« Il devait faire 35 degrés sur scène, mes yeux étaient trempés, je n’y voyais plus rien. C’était épique ce concert. » Moins d’une semaine après le lancement à l’Atelier 210 bruxellois du disque de Glass Museum -six titres bluffant réunis sous le titre Deux , Martin Grégoire ressent encore cette peau humide de batteur intégralement rincé. Grigri et testostérone d’une commune chasse instrumentale où les percus racontent leurs histoires personnelles à un clavier, et inversement. Un peu comme si un Jerry Lee Lewis 2.0 dialoguait à un pareillement reprogrammé Ginger Baker pour un gros samedi soir, jazzy, fouineur, expérimental, garanti transpi funky. Karma affiché: les deux mecs se donnent comme mission l’étonnement et le plaisir réciproques. Au-delà du tag paresseux d’ électro-jazz, cette jeune musique tisse une nature plus large que la somme de ses composantes, à la fois filmique, poreuse et universelle.

Aux confluences de plusieurs générations et nationalités de musiciens jazz et autres. Si le ronronnement basse de l’intro de l’album -en fait, un clavier- ramène à celui tout aussi monomaniaque du Tubular Bells de Mike Oldfield, si l’esthétique 2018 de Glass Museum n’ignore pas les relents formalistes du catalogue ECM ou même la dextérité pianistique de Michael Nyman, le solde sonore se disperse dans une vaste capillarité contemporaine où les frères d’armes pourraient être les Flamands de STUFF. et Black Flower, les aînés bruxellois AKA Moon, sans oublier la borne allemande Nils Frahm ou celle de l’Américain Christian Scott. Peut-être une définition de la tension comme jouissance.

Pas sûr que l’autre moitié de Glass Museum, le claviériste Antoine, ait la réponse chimique à tout cela. Il explique néanmoins le langage des signes sur scène et la physique de l’impro: « En concert, il y a évidemment un canevas de morceaux et de structuresqui ne nous empêche pas d’avoir une vraie marge de manoeuvre. Certains titres comme WU semblent plus figés mais, pour d’autres, on se regarde et un clin d’oeil signifie l’anticipation du break et que Martin va pouvoir passer à la suite. Le fait d’être à deux donne du piment, celui d’être en configuration restreinte, sans jamais couper l’herbe sous le pied de l’autre. »

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La musique des deux Tournaisiens d’origine amène une réelle intimité électrique. En concert mais aussi sur Deux, premier mini-album distillé depuis janvier à raison d’un extrait et d’un double de remix par mois par le label liégeois JauneOrange. Un peu comme si des poids moyens au quotidien -nos deux minces protagonistes voisinent le mètre 70, 75- prenaient sur scène le muscle papillon d’Ali et la teigne de Mike Tyson, avec objectif de KO émotionnel généralisé. Incluant ce romantisme de l’affrontement de proximité, bâtisseur d’une seule énergie mutuelle.

À l’origine géographique des deux histoires, il y a donc Tournai, où les deux instrumentistes apparaissent dans le contexte de la classe moyenne des nineties. Martin (1993) tape sur des casseroles avant de passer à la batterie exercée en compagnie d’un frère aîné sous influence Nirvana & Cie. Assez vite, sa route croise celle de Stéphane Galland -mirifique batteur d’Aka Moon- et s’épice de cours, voyages et groupes divers qu’une visite studieuse prolongée à Guildford, Angleterre, couronne d’un désir certain, « celui de devenir musicien, tout en continuant mes études (gestion culturelle à l’ULB, NDLR) , ce que j’ai fait notamment dans le trio instrumental math-rock Rince-Doigt, qui a splitté fin 2017. »

Cette bourlingue et ce passe-plat d’expériences diverses ossaturent aussi le parcours d’Antoine (1995), passé par l’académie, l’accordéon chromatique et même le rétro-jazzy d’Uncle Waldo: « J’ai beaucoup joué de musique festive, notamment dans les fanfares, au trombone appris pendant un an… Avec le Gustave Brass Band, on est partis sur la route pendant un mois, dans le Sud de la France et l’Espagne, passant notre temps à se faire plaisir, à manger, boire et jouer. Un énorme apprentissage. C’est lorsqu’on s’est rencontrés il y a trois ans pour Glass Museum, Martin et moi, que mes influences naturelles se sont davantage tournées vers le jazz et les musiques électroniques. »

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Croire le Prophet

Le mot fougue revient dans la conversation alors qu’Antoine décompte le temps en ce jeudi de fin mai: il doit filer à une réunion pour son mémoire consacré aux chauves-souris. La réaction à Glass Museum, plus viscérale qu’attendue, compresse les disponibilités des deux étudiants-musiciens, dépendance au chrono déjà ancienne. « Au début de notre collaboration, on avait d’autres projets sur le feu, donc il a fallu sortir de nos habitudes, jammer et trouver la juste mesure du duo, tout en se faisant plaisir. » En concert, le ludique passe parfois par des invités, dont le régulier Pierre Spataro, d’Oyster Node, au saxophone. « Il arrive comme un rappeur qui viendrait poser son flow sur nos instrumentaux. Pierre est un musicien exceptionnel dans ses impros et un coup de coeur personnel. »

Mais pour Martin, Glass Museum invitant aussi à l’occasion un violoniste ou un trompettiste, n’incarne pas forcément une formation constamment perméable aux interventions extérieures: « Je n’aimerais pas que l’on nous définisse comme collectif. Nous ne sommes pas Le Motel, électron libre qui passe de featuring en featuring. ça ne doit pas devenir notre identité. Si on avait par exemple un coup de foudre pour une chanteuse, je pense que ça deviendrait un side project et non pas une nouvelle incarnation de Glass Museum. » Antoine semble un rien moins réfractaire à l’idée de duel élargi: « Cela me fait plaisir d’avoir quelqu’un pour la mélodie alors que, moi, j’assume l’harmonie », précise le claviériste.

Deux bras pour un pianiste armé du seul clavier tout-terrain Nord Stage signifie une parité d’autant plus mesurée que Glass Museum est garanti « zéro sample »: les effets électroniques enchâssés dans les morceaux proviennent d’une panoplie de pédales ou du pad SPD SX de Martin, utilisés cash. Antoine s’est néanmoins mis en tête d’acquérir un second clavier pour la scène, le synthé Prophet: « Pour ajouter d’autres couleurs à la musique. J’ai l’impression qu’il va permettre plein de choses. Je pourrais même parler de synesthésie, ce phénomène neurologique qui associe, entre autres, des notes aux couleurs: pour moi, un mi mineur c’est jaune, alors qu’un do mineur est argent. J’ai fait des recherches sur Internet pour constater que les gens ne voyaient pas les mêmes couleurs. En jouant, je vois des paysages différents, un petit cinéma se crée dans ma tête. »

La vidéo de WU, avec le dispositif motorisé conçu par Jean-Baptiste De Vooght.

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Électro-escapiste

La musique de GM est cinématographique: un understatement. À l’écoute de Deux, on fomente des BO imaginées: Tribal Coffee et sa trompette invitée, c’est Ascenseur pour l’échafaud; Waves, une version joyeuse et urbaine de L’Exorciste; Electric Silence, le moment où, dans un film d’auteur de préférence français, on dévoile à l’héroïne malade son foutu cancer. Juste avant le générique fin sur bout de nuit brumeux fuyant le malheur annoncé. Interprétation qui a sans doute peu à voir avec les intentions des deux musiciens qui composent ensemble, généralement sur un canevas d’Antoine ingurgité par Martin faisant alors bouillir « des choses différentes ». Martin: « Si film il y avait, ce serait plutôt un film sans dialogues, plus abstrait que des images bien définies. Notre musique ne doit donner ni trop d’indication ni trop de direction, pour que les gens décident du sens selon leur propre état, positif, triste, mélancolique. On n’est pas porteur de message à la Bonobo qui prône la sauvegarde de la forêt amazonienne. On veut que Glass Museum soit une parenthèse, un moment pour s’évader, pour oublier les problèmes du quotidien. »

Pour autant, Glass n’a rien de la muzak jazzy ou du quart d’heure électro-escapiste: il y a trop de nerfs dans cette musique pour n’y voir qu’une dégustation. Trop d’ambition visible aussi: une nouvelle fois, celle de la scène où le duo s’entoure d’un dispositif visuel unique. « Il a été conçu par Jean-Baptiste De Vooght, qui travaille au Centre Marius Staquet de Mouscron où l’on a fait une résidence de quatre jours: il a construit un système de cadres et de miroirs motorisés qui nous entourent, soit douze panneaux d’un mètre complètement modulables, selon les contraintes de la salle ou du festival. » Un coût bonbon pour une esthétique racée, comme on le voit dans la vidéo NB de WU, autre élément à charge d’un duo belge visiblement au soleil.

En concert notamment au Verdur Rock le 30/06, aux Ardentes le 06/07 et au BSF le 17/08.

Électro-jazz?

La musique de Glass Museum part de Satie pour côtoyer les contemporains flamands de STUFF. Revue subjective des connexions.

STUFF., dont Glass Museum a assuré plusieurs fois la première partie.
STUFF., dont Glass Museum a assuré plusieurs fois la première partie.© DR

Au début, il y a donc Erik Satie et ses gymnopédies, privilégiant une certaine idée de la clarté volubile et du jeu au sens premier: au piano, Antoine Flipo ne dépareille pas le maître ni l’un de ses évidents successeurs, Michael Nyman. Point de départ d’une esthétique utilisant volontiers la forme de paysages mentaux que l’auditeur aménage librement au fil des morceaux. On pense au catalogue ECM et ses innombrables pochettes telluriques flattant mère nature, le label allemand produisant aussi de l’électro-jazz majeur. Celui du trompettiste norvégien Nils Petter Molvaer, dont l’albumKhmer de 1997 reste un classique du genre ou le tout récentAwasedu pianiste zurichois Nils Bärtsch. Cette contemporanéité internationale, incluant Bugge Wesseltoft et Erik Truffaz, n’est pas référencée par Glass Museum. Alors qu’Antoine joue avec Haring et Martin avec DC Salas, les liens électroniques avoués sont plutôt Jon Hopkins, Nils Frahm ou Floating Points. Le duo reconnaît aussi prendre des couleurs chez les Anglais de GoGo Penguin, les Canadiens de BadBadNotGood ou chez ce brillant trompettiste de La Nouvelle-Orléans, Christian Scott, celui-ci donnant présence et culture black à des musiques globalement blanches. On pensait le duo tournaisien sensible à Urbex d’Antoine Pierre, l’une des fusions belges du moment, mais il cite d’abord le catalogue du brugeois W.E.R.F. Records, en particulier deux jeunes groupes flamands, Black Flower et Schntzl. Le premier (à Dour le 15 juillet et au Gaume Jazz Festival le 11 août) a sorti un étonnant album transgenre revisitant les sons éthiopiens (Abyssinia Afterlife), le second rappelle notre duo par sa formation: dialogue d’un claviériste et d’un batteur, davantage ancré dans le purisme jazzyfiant que Glass Museum. Ces derniers ont fait la première partie du quintet gantois STUFF., la formation la plus audacieuse du nouveau jazz belge. « C’est un ovni, un mystère, ce truc. Ils sont une demi-douzaine sur scène et laissent beaucoup d’espace à l’impro. C’est un monstre qui respire à fond. » Ce qui pourrait bien inspirer Glass Museum pour de futurs chapitres scéniques plus étoffés, y compris au-delà de la musique.

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