Nick Waterhouse, la théorie du chaos

Nick Waterhouse © DR
Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

Le Californien Nick Waterhouse chauffe le rhythm and blues à blanc sur un troisième album toujours aussi vintage enregistré dans le chaos. Think twice, it’s all right…

Mi-juillet, Dour, au pied des terrils. Nick Waterhouse rompt un peu avec la faune locale, tout propre sur lui, glissé dans un costard vintage et planqué derrière les lunettes de Buddy Holly. Champion de la soul de Blancs, du rhythm and blues à l’ancienne, Waterhouse est un peu le cerveau de la nouvelle scène californienne. Le genre de mec qui n’a pas d’intello que le look et que vous pourriez écouter une après-midi durant vous raconter la confection de son nouvel album là où d’autres n’ont après cinq minutes plus rien à en dire.

Faut avouer que la grossesse et l’accouchement de Never Twice ont pris du temps et se sont faits dans la douleur. « J’ai enregistré mon premier album au Distillery Studio à Costa Mesa, se souvient l’Américain. C’est là aussi que j’ai bossé sur le premier disque des Allah-Las. Cet endroit, j’y ai grandi et j’y ai appris beaucoup de choses grâce à l’ingénieur du son Michael McHugh, qui a façonné ma philosophie et mon approche de l’enregistrement. Mike (qui a entre autres travaillé sur le Let It Bloom des Black Lips, le Phoenix Album des Warlocks, le Be Brave des Strange Boys et le Hung At Heart des Growlers) a pété un câble dans l’industrie du rock underground et il s’est retrouvé en prison. Il était derrière les barreaux quand je suis revenu de ma première grosse tournée. Il avait fait une crise psychotique. Il avait menacé des flics et fini par se battre avec l’un d’entre eux. Mike est schizophrène paranoïaque. Personne ne le savait vraiment mais il a depuis été diagnostiqué comme tel. Et des années de drogues ont exacerbé tout ça. Je suis resté ami avec lui durant toutes ces épreuves. Beaucoup de gens n’ont plus voulu le fréquenter après tous ces événements. Ce que je trouve assez drôle. J’ai l’air carré mais que le milieu du rock’n’roll soit effrayé par un type comme lui a pour moi quelque chose de presque comique. »

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Après être parti enregistrer son deuxième album dans un autre studio, Waterhouse a tout logiquement pensé à McHugh. « Mike sortait de prison et tout son matériel se trouvait dans un garde-meubles. Je me suis mis en tête de l’embarquer, de récupérer son matos et de trouver un espace temporaire pour reconstruire son studio et fabriquer mon nouveau disque. J’avais pas mal avancé dans mon monde. J’avais rencontré plein de nouveaux musiciens qui pourraient apporter leur contribution à cet album. Les bases de toute ma carrière reposent sur cette utopie naïve de créer une communauté avec mes pairs et amis plus que de me bâtir une carrière en groupe ou en solo. Certains des Allah-Las ou encore Ty Segall figurent sur mon premier disque.  »

Fin 2015, Waterhouse finit par louer les anciens studios Wally Heider (Creedence Clearwater Revival, Jefferson Airplane…) où Grateful Dead a mis en boîte American Beauty, Santana enregistré son deuxième album, et où Crosby, Stills, Nash and Young auraient bossé quelque 800 heures sur Déjà Vu. « J’ai vraiment eu ce studio à un tarif plancher. Tous ces mecs dans les nouvelles technologies ont débarqué à San Francisco et on n’y croise plus que très peu de musiciens. Mais je n’avais pas de matos. On a chargé un van de location avec Mike et tout son équipement. Puis j’ai ramené des gens de Los Angeles, de New York, de San Francisco… » Soit Ralph Carney, le sax ténor de Tom Waits, ou encore Danny Eisenberg, qui a beaucoup travaillé avec Jonathan Richman. « Ça a été un sacré bordel. Parce que Mike à l’époque était très chaotique. Pire qu’avant la prison. Une blessure au dos l’avait rendu dépendant aux antidouleurs. Ça peut vite être compliqué avec les trips psychotiques quand tu essaies d’enregistrer un disque. J’avais l’impression d’être dans la salle des machines d’un sous-marin. »

Il était censé durer deux semaines, l’enregistrement prendra quatre mois. Perturbé par moult péripéties. « Mike a disparu, puis eu un accident de voiture… Pas le genre de dynamique idéale mais on a persévéré. Mike possède l’une des meilleures paires d’oreilles que je connaisse et avec l’expérience que j’ai engrangée dans ce que j’appellerai le business de la musique, Mike, malgré sa folie, en a été l’antidote parfait. L’antidote face à ce milieu et à ceux qui le fréquentent. Je ne parle pas de professionnalisme. Je l’apprécie d’ailleurs. Mais quand tu es dans la jungle depuis un bout de temps, tu te demandes pourquoi tu te rends malade avec l’avis de gens qui ne connaissent même pas Louis Jordan. »

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« Je ne suis rien »

Troisième album, après Time’s All Gone (2012) et Holly (2014), de l’artisan Waterhouse, analogique « addict », Never Twice danse avec exubérance le rhythm and blues des années 50, la soul sixties et le club jazz. « Il n’y a pas de thème à ce disque. Il n’a rien d’un album conceptuel. Ce sont juste des petites histoires. Chaque chanson a son mini récit comme la plupart de celles que j’aime dans la country ou ailleurs. Ce sont comme des nouvelles. »

Waterhouse loue l’écriture de Willie Nelson, de Percy Mayfield (Ray Charles), de Jerry Leiber et Mike Stoller et affirme son admiration pour Robert Burns et Van Morrison, selon lui le Bob Dylan du rhythm and blues. « Faire une musique de pub n’est pas un gage de succès. Avec les Allah-Las, on a des chansons qui ont été jouées plus de sept millions de fois en ligne sur les sites de streaming et on a vendu 20 000 exemplaires de nos albums. Que se serait-il passé il y a 20 ans? Les gens auraient dû acheter un truc pour nous écouter. A ceux qui pensent que je suis célèbre, j’explique qu’une gamine de treize ans qui ne fait rien de sa vie, génère du contenu tous les jours et fait de meilleures photos, a plus de followers que moi sur Instagram. Je ne suis rien. Tu ne t’attends jamais à ce que la vie soit une méritocratie mais ça devient de jour en jour plus absurde. La musique est supposée grandir du fait que tu n’as pas d’autre moyen de t’exprimer. La preuve, aujourd’hui, on n’a jamais eu autant d’occasions de s’exprimer et sans doute jamais eu aussi peu de choses à dire. »

NEVER TWICE, DISTRIBUÉ PAR INNOVATIVE LEISURE/V2. ***(*)

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