Nick Cave, Eric Clapton… Quand les artistes ont la mort dans l’âme

Eric Clapton et son fils Conor. © DR
Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

D’Eric Clapton à Dr. Dre en passant par Robert Plant, plusieurs grandes figures de l’industrie du disque ont perdu un enfant, mais ils ne l’ont pas tous évoqué dans un album comme Nick Cave. Funeste exploration du deuil parental dans la musique.

Après la mort de son fils de quatre ans, Conor, tombé du 53e étage d’un building new-yorkais en 1991 (le film Crossing Guard de Sean Penn est inspiré du drame), Eric Clapton trouve du réconfort dans la musique et pond la ballade Tears in Heaven (Des larmes au paradis) dans laquelle il imagine pouvoir passer plus de temps avec sa regrettée progéniture. « Beyond the door, there’s peace I’m sure. » Le cofondateur de Cream trouve un moyen de faire face dans l’écriture. « Après l’enterrement de Conor, je ne pouvais rien faire d’autre que jouer, déclare-t-il en 1998 à L’Express pour la sortie de Pilgrim, qui contient plusieurs titres, requiem, prières, berceuses, adressées à son petit garçon. J’ai saisi une guitare espagnole qui traînait à la maison. Sa tonalité était douce. J’ai parlé à mon fils et, surtout, je me suis entendu. Dire les mots m’a apaisé. J’ai pu évoquer notre dernière journée au cirque (Circus). J’ai réussi à décrire nos liens -même si Conor a disparu tout petit, je l’ai connu suffisamment. Par ricochet, j’ai mieux compris mon père, un père que je n’ai jamais rencontré (Father’s Eyes). » Les deux chansons étaient déjà composées depuis plusieurs années, mais le deuxième meilleur guitariste de tous les temps (dixit le Rolling Stone) les a gardées un peu pour lui et a attendu de se sentir prêt avant de les partager.

Nick Cave et ses fils Earl et Arthur (à droite).
Nick Cave et ses fils Earl et Arthur (à droite).© DR

Plus loin encore dans la machine à remonter le temps. Le 26 juillet 1977, Led Zeppelin, alors au sommet, débarque à La Nouvelle-Orléans pour se produire en concert quand Robert Plant apprend la mort de son fils de cinq ans, emporté par un virus à l’estomac. Deux années plus tard, In Through the Out Door, le dernier album de Led Zep, comprend All My Love. Chanson d’amour paternel et hommage au fils disparu, c’est l’un des deux seuls titres du groupe qui n’a pas été écrit ou coécrit par Jimmy Page. Un tribute mystique que, paraît-il, il déteste mais qu’il ne peut par la force des choses pas critiquer…

Robert Plant et son fils Karac.
Robert Plant et son fils Karac.© DR

Dévastatrice, la mort d’un enfant s’accompagne dans le cas des rocks stars d’une bouée de sauvetage (l’art) comme de l’ancre (la presse, l’attention invasive) capable de vous couler dans les eaux les plus troubles. « Après la mort de mon fils Karac, j’ai reçu beaucoup de soutien de John Bonham, racontait Plant au Rolling Stone. J’ai vécu des moments très difficiles parce que les médias empiraient encore les choses. [… ] J’avais perdu mon garçon. Je ne voulais plus être avec Led Zeppelin. Je voulais être avec ma famille. » Plant pense d’ailleurs quitter le groupe mais Page l’en dissuade. « Je ne voulais plus balancer. « Hey Hey mama, say the way you move » (extraits des paroles de leur morceau Black Dog) n’avait plus beaucoup d’importance. » La mort d’un enfant est une blessure qui ne cicatrise jamais… Plant lui dédiera encore I Believe (en 1993 sur l’album Fate of Nations) et en 1998 Blue Train, en duo avec Page.

Beyoncé, Prince et Willie Nelson

Willie Nelson et son fils Billy.
Willie Nelson et son fils Billy.© DR

Si Jay-Z y a fait une petite référence dans la chanson Glory (« Last time the miscarriage was so tragic / We was afraid you’d disappear / But nah baby you magic »), Beyoncé a eu du mal à évoquer sa fausse couche survenue en 2011. « Je suis entrée en studio et j’ai écrit la chanson la plus triste de ma vie (Heartbeat, NDLR), explique-t-elle en 2013 dans un documentaire HBO. C’était la meilleure forme de thérapie pour moi parce que c’était la plus triste expérience que j’ai eue à traverser. » Nick Cave semble n’avoir trouvé dans l’écriture et l’enregistrement de son dernier disque Skeleton Treeaucune forme de salut, de soulagement, de réponse (un refuge tout au plus). Mais d’autres ont tout bonnement occulté musicalement l’événement. Prince, qui a perdu son seul fils une semaine après sa naissance, et Dr. Dre, dont le rejeton Andre Young Jr. a fait en 2008 une overdose d’héroïne et de morphine à l’âge de 20 ans, n’y ont apparemment même pas fait écho. Dre n’a sorti qu’un seul disque depuis 1999 et Compton, paru l’année dernière, est avant tout un portrait du ghetto gangrené par la guerre des gangs. S’il a finalement annoncé avoir renoncé à l’album Detox plusieurs fois reporté, le premier milliardaire du rap (ou pas loin) avait déjà depuis quelques années déclaré qu’aucune chanson ne ferait probablement référence à son fiston.

Que ce soit pour une question de discrétion, de pudeur, d’autoprotection, que son influence soit évidente ou discrète au point de ne même pas être perceptible pour l’auditeur, la mort d’un proche (a fortiori celle de son enfant) a plus souvent habité des chansons que des disques tout entiers. Peut-être parce qu’un album est indissociable d’une tournée et qu’elle serait forcément bien lourde à porter. Clapton a d’ailleurs arrêté de jouer Tears in Heaven en 2004, ne se sentant plus dans le même état d’esprit qu’après la disparition de son gosse, mais il s’est remis à la jouer en 2013.

Le musicien chrétien (ceci explique peut-être cela) Steven Curtis Chapman, qui a perdu sa fille adoptive de cinq ans, Marie Sue Chunxi, écrasée accidentellement par l’un de ses demi-frères, semble être l’un des rares à avoir consacré un album complet à son enfant défunt. Le cas de Willie Nelson dont le fils Billy s’est pendu en 1991 dans leur habitation du Tennessee est encore plus particulier. Willie et Billy travaillaient ensemble sur un album d’inspiration gospel au moment des faits. Un disque, Peace in the Valley, qu’il n’a trouvé la force de terminer et de sortir qu’en 1994 et qui comprend My Body’s Just a Suitcase for My Soul. Untitre tristement de circonstance.

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