MHD, aux confluents de l’Afrique et de la street culture

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Laurent Hoebrechts
Laurent Hoebrechts Journaliste musique

Après le carton de son premier album, le rappeur français élargit sa formule afrotrap, visant toujours un peu plus le succès international. De Belleville à Lagos, la musique urbaine africaine comme nouvel esperanto pop.

Pas besoin d’être fin psychologue pour le détecter: cet après-midi-là, Mohamed Sylla Diaby a le regard mi-hagard, mi-résigné, de l’artiste en pleine séance promo. Hier, c’était Zurich, demain Amsterdam. Et aujourd’hui, où ça encore? Bruxelles, Belgique. Quelques semaines plus tôt, MHD de son nom de scène était sur celle de Dour. Programmé à la grand-messe alternative du mois de juillet, il était venu « ambiancer » la plaine, emballant le public en deux temps trois mouvements. Quand on le lui rappelle, il fronce tout de même les sourcils et hésite: « C’était quand encore? Cette année? »

Comme dirait Angèle, le succès fou rend tout flou. Depuis trois ans, celui de MHD a pris des proportions impressionnantes. Avec son mélange de rap, de rythmes afro et de pop/variét’, baptisé afrotrap, le Français n’est pas seulement devenu le nouveau héros des ados. Il passe aussi pour l’un des principaux produits d’exportation musicaux de l’Hexagone. Il a réussi à accrocher l’oreille de Drake, et attiser la curiosité de Madonna. Avec son premier album, sorti en 2016, il a pu tourner sur au moins trois continents: l’Europe, l’Amérique et l’Afrique. Sur son nouveau disque, intitulé 19, il explique ainsi: « Le prochain concert, je suis vers le Nevada (…) Double appel: « Allo, allo, allo, je suis à Coachella » » (Porsche Panamera), référence au mégafestival américain, à l’affiche duquel il se retrouvait en début d’année…

Trois ans à peine après avoir posté son premier son sur le Net, MHD ne parle donc déjà plus de courir derrière le succès: il nage dedans. Avec, désormais, la peur de s’y noyer, reconnaît-il. Schéma classique du rouleau compresseur que peut vite devenir la notoriété. Pour la pochette de 19, le « prince de l’afrotrap » pose au milieu de la savane, couronne à la main. « J’accepte le titre honorifique. Mais je préfère garder mon maillot de foot, mon jogging et ma casquette. C’est une manière de dire que j’ai toujours les pieds sur terre. »

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De Belleville à l’Elysée

Derrière ses traits encore ados, Mohamed Sylla vient tout juste de fêter ses 24 ans. Né d’une mère sénégalaise, et d’un père guinéen, il a grandi du côté de La-Roche-sur-Yon, en Vendée. Il a neuf ans quand il « monte » à Paris, dans le 19e arrondissement.

Le décor est celui de la Cité rouge, « entre Colonel Fabien et Jaurès », dont les briques ocre des logements sociaux sont omniprésentes dans ses premiers clips. Avec son groupe, 1.9 Réseaux, ils font surtout du « sale », rap de rue pour la rue, hargneux et vindicatif. Problème: dans le genre, il y a abondance. Le projet ne décolle jamais, les vues sur YouTube dépassant rarement la dizaine de milliers. Une misère.

Le déclic arrive à l’été 2015, alors qu’MHD est en vacances. Le jeune homme écoute Shekini, un morceau afropop du duo nigérian P-Square. MHD commence à rapper sur la partie instrumentale, se filme, et poste son « freestyle » sur Facebook. Quand il consulte son compte quelques heures plus tard, la vidéo croule sous les likes. Le jeune homme a trouvé sa voie…

En septembre, celui qui est encore livreur de pizza balance un premier son baptisé Afrotrap. Deux mois plus tard, le troisième volet de ce qui est devenu une série, décolle. Dans Afrotrap part 3, il est toujours question de « 9 mm » et de « Versace« , de gun et de fringue. Mais l’accent est ailleurs. Avec son rythme afro synthétique un peu louche, ses ad libs entêtants (« rapapapaw »), et son refrain rassembleur, le morceau sous-titré Champions League envoie MHD directement en D1… C’est l’équation magique, conjuguant rap, foot, et contamination des réseaux.

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La suite est connue. À peine six mois plus tard, un premier album décline la recette à l’envi, devenant rapidement double disque de platine (200 000 disques vendus en France). La musique de MHD est jouée aussi bien dans les clubs que dans les soirées hip hop, autant dans les vestiaires du PSG que dans les salons de l’Élysée, et plaît autant aux gamins qu’aux parents. Ici, il est moins question de rouler des mécaniques que de s' »enjailler » -néologisme « street », entré au dictionnaire l’an dernier. Alors qu’il n’a jamais fait de scène, MHD se retrouve en première partie de Booba, avant de monter ses propres tournées. Elles passent notamment par l’Afrique. Les journalistes de Stupéfiant, l’émission culturelle de France 2 présentée par Léa Salamé, l’accompagnent notamment lors de son « retour au pays », en Guinée. L’accueil est présidentiel. Et la foule beaucoup trop importante. Scènes d’hystérie à la Beatles: ce soir-là, à Conakry, le concert n’ira pas jusqu’au bout…

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Sono mondiale

Il y a tout juste 30 ans, un autre artiste d’origine guinéenne caracolait en tête des ventes: avec Yéké Yéké, Mory Kanté décrochait un tube planétaire. C’était déjà un exemple de fusion entre couleurs africaines et séquences modernes, mélangeant la kora traditionnelle et des sons pop typiquement eighties. On parlait alors de « sono mondiale »: tout à coup, des musiques encore exotiques pour la plupart des oreilles occidentales se retrouvaient à chatouiller les hit-parades du Vieux continent, de Cheb Khaled à Youssou N’Dour. L’ouverture n’a duré toutefois qu’un temps. Petit à petit, les artistes catalogués « world music » sont retournés dans le rang. Comme si la musique africaine se limitait à nouveau aux compilations de musiques traditionnelles…

Depuis quelques années maintenant, la donne semble à nouveau évoluer. La trajectoire de MHD en est un bon exemple: les sons africains ne sont plus cantonnés au « ghetto » folklorique des clips en boubou, mais ont intégré la pop mondiale, en particulier les musiques urbaines. Dans le cas du jeune Français, rien de plus naturel: les deux se sont toujours cotoyés dans son ordinateur. « Je consomme beaucoup de rap. Mais j’ai grandi avec la musique qu’écoutent mes parents: des chants du village, ou les sons du pays comme Fodé Baro, Sekouba Bambino, Mory Kanté… Du coup, au quartier, quand on sort les enceintes, que tout le monde met sa playlist, chez moi, c’est souvent des sons afros qui ressortent. Ça peut être du Koffi (Olomidé, NDLR), du DJ Arafat, du Salif Keita. Un mélange entre l’ancienne et la nouvelle génération. » Ce n’est pas qu’un discours. Déjà sur son premier album, il avait réussi à glisser les noms d’Angélique Kidjo et de Fally Ipupa, star du ndombolo congolais. Sur 19, c’est carrément la voix de la légende malienne Salif Keita qui ouvre le disque.

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Bien sûr, un rappeur comme MHD n’a rien inventé. Dans le hip hop francophone, cela fait longtemps que les premières références à l’Afrique ont pointé le bout du nez -à commencer par l’exemple le plus évident du projet Bisso Na Bisso, en 99. « C’est vrai, mais je l’ai fait à ma manière, avec un projet entier, décliné à travers le concept d’afrotrap. » Le coup de génie de MHD est donc d’abord « marketing ». L’afro d’un côté, la référence à la trap music de l’autre, courant toujours dominant du rap actuel: le jeune Français a trouvé la formule résumant bien un certain air du temps. Cela fait en effet quelques années que les emprunts se sont multipliés. De Booba (Validé, DKR) à Maître Gims (Sapés comme jamais), en passant évidemment par Stromae (Papaoutai). « Il a eu un gros impact sur moi, confirme MHD, dans sa manière de fusionner plusieurs genres de musique, afro, électro, baile funk… J’en ai beaucoup parlé avec lui, il m’a donné pas mal de conseils. » Et même davantage: sur 19, Stromae a mis sa patte sur au moins un morceau (Le Temps, avec Orelsan). Ailleurs, les producteurs principaux s’appellent toujours DSK on the beat et Dany Synthé, qui, depuis son carton avec Maître Gims, passe pour l’homme à tout faire de la chanson/variété française, de La Nouvelle Star au dernier album de Louane.

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Marmite afro

La formule de MHD n’est pas qu’une affaire française. Depuis que Drake a défoncé le palier du milliard d’écoutes en streaming avec son morceau One Dance, le mouvement s’est fait mondial. De Janet Jackson à Ed Sheeran, tout le monde se met à lorgner du côté de l’Afrique, piochant plus ou moins lourdement dans les rythmes ndombolo, coupé décalé, ou simplement dans l’afropop de Lagos ou Johannesbourg. L’industrie musicale a senti le filon. Encore très limité, le marché africain devrait prendre de plus en plus de poids. Pas tellement au niveau des ventes physiques, de toute façon toujours plus marginales dans le monde. Mais bien au niveau du streaming, dans un Continent noir, où la téléphonie mobile explose. « D’ici dix ans, le marché africain de la musique sera plus important que le marché européen », insistait encore récemment le PDG d’Universal France…

Sur One Dance, Drake se faisait accompagner notamment du Nigérian Wizkid. Devenu entre-temps superstar internationale, il est également présent sur l’album de MHD. Tout comme sa compatriote Yemi Alade ou Diplo, le producteur américain qui s’est bâti une carrière en se servant dans le baile funk brésilien, le dancehall jamaïcain, et aujourd’hui la pop africaine. Sans surprise, l’enjeu de 19 est donc celui d’un album international, bénéficiant d’une sortie mondiale, chroniqué aussi bien dans les médias européens qu’américains…

MHD, aux confluents de l'Afrique et de la street culture

Au-delà de la manoeuvre industrielle d’un business en train de se refaire une santé, le mouvement correspond sans doute aussi plus simplement à une nouvelle réalité de la diaspora africaine. Internet a fait tomber les frontières, et désormais, il est plus facile de se connecter avec ses racines. D’une certaine manière, les différences se jouent moins entre les continents qu’entre les villes et les campagnes: de Matongé aux clubs d’Abidjan, de Belleville à Dakar, on danse sur les mêmes sons. Pour une jeunesse à la double identité culturelle, c’est sans doute plus simple comme cela: plus besoin de faire le grand écart pour réconcilier les racines familiales et l’attachement au pays de naissance. C’est précisément l’idée derrière la pochette de 19, où MHD arbore le maillot de l’équipe de France, au milieu d’un décor africain…

De là à créer un nouveau mythe national, il n’y a qu’un pas. Dans sa chronique de l’album, le webzine américain Pitchfork faisait le parallèle entre la figure de MHD et celle du nouveau héros français, le footballeur Kylian M’Bappé (né dans le… 19e arrondissement). Tous les deux symboliseraient un nouveau visage de la France, plus moderne et métissée. Vingt ans après la Coupe du monde 98, le récit d’une identité black blanc beur est réactivé. À l’époque, il avait fait long feu. Et aujourd’hui? MHD se garde bien de s’avancer sur ce terrain-là (« pas de questions sur la politique, la religion, ou les clash », a prévenu le management). Mais sans doute l’intéressé n’est-il pas dupe… Sur son dernier album, Damso rappait: « Le succès c’est quand les flics t’arrêtent pour discuter. » Dans Oh la la, MHD explique, lui: « Le commissaire me hait, mais pourtant, je fais danser ses collègues. » Ironie du sort: quelques jours après l’interview, il postait sur Instagram la vidéo de l’interpellation à tout le moins musclée de son grand frère lors d’un contrôle de police. Derrière le succès, la réalité n’est jamais très loin…

MHD, 19, distr. Universal. ***

En concert le 28/03, à Forest National

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Quelques repères afropop

2013: Stromae – Papaoutai

Le maestro bruxellois exorcise ses questionnements existentiels en mélangeant chanson française, piano house, rythmique baile funk et guitare rumba congolaise, signée Dizzy Mandjeku. Le tube bouleversera la carrière de Stromae. Et le visage des hit-parades francophones.

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2016: Drake – One Dance

C’est Papi Champagne qui régale. Comptine afro-dancehall, sur laquelle le Nigérian Wizkid est invité à mettre sa patte, One Dance deviendra l’un des plus gros tubes du rappeur canadien, dépassant le record de streaming détenu jusque-là par Major Lazer.

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2016: Maître Gims – Sapé comme jamais

Lors de la 31e cérémonie des Victoires de la musique, Maître Gims vient chanter son tube des familles, signé Dany Synthé. À ses côtés, les sapeurs congolais envahissent la scène, « enjaillant » le public « comme jaja »…

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2017: Baloji – L’Hiver indien

De par son parcours perso, le Belgo-Congolais Baloji a toujours joué des mélanges. Avec son single L’Hiver indien, il se retrouve carrément inscrit au générique, toujours très vendeur, du jeu Fifa 2018.

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2018: Orelsan (feat. Maître Gims) – Christophe

Carton de l’année, Orelsan se marre: « J’aurais pu sauver la vieille France/donner aux racistes de l’espoir/mais je fais d’la musique de Noir. » Gims renchérit: « Je suis Le Noir le plus aimé du Central Massif/J’comprends toujours pas pourquoi autant de Blancs me kiffent. »

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2018: Aya Nakamura – Dja Dja

Cela faisait un moment que la Française d’origine malienne courait derrière. Vue notamment aux côtés de MHD ou Naza, Aya Nakamura a fini par obtenir son tube avec Dja Dja, règlement de comptes perso transformé en hit de l’été.

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