Marc Moulin, dix ans après

Marc Moulin, près d'un demi-siècle de modes et de tendances. © PHILIPPE CORNET
Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Deux concerts-hommages complets à Flagey, la réédition des albums de Placebo et l’existence d’un cover band flamand: Marc Moulin, mort il y a dix ans, poursuit sa vie musicale. Témoignages.

Marc Moulin est emporté le 26 septembre 2008 par un cancer uniquement connu d’un cercle intime, il avait 66 ans. Une décennie plus tard, son travail musical, principalement celui des trois albums jazz-funky seventies de Placebo -rien à voir avec le band de Brian Molko- continue à fleurir dans les nouvelles générations de musiciens. Chez les jazzmen de Placenta, qui couvrent le répertoire de Placebo, ou Stuff., d’autres (jeunes) Flamands brillants, reprenant Balek et les titres d’un répertoire mouvant où l’Européen Moulin fantasme imaginativement sur les musiques noires américaines. Stuff. et l’un des compagnons de route de Moulin -le guitariste Philip Catherine- viennent de réaliser à la mi-octobre deux sold-out à Flagey avec la musique de Marc qui, mine de rien, a déjà traversé près d’un demi-siècle de modes et de tendances.

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Richard Rousselet

Trompettiste sur les trois albums de Placebo

Richard Rousselet
Richard Rousselet

« J’ai commencé à jouer avec Marc en 1962, ayant pratiquement les mêmes aspirations et le même âge: je suis né en 1940, lui en 1942. D’emblée, il m’a semblé pas mal en avance sur son temps, prévoyant certaines choses qui allaient arriver. Et craquant pour le quintet 1965 de Miles Davis, en en retranscrivant patiemment les morceaux qu’on interprétait en scène. On faisait beaucoup de clubs, le téléphone sonnait pas mal. Je me suis très vite dit que la médiocrité et Marc Moulin ne fonctionnaient pas ensemble. »

Jacques Duvall

Auteur et partenaire d’écriture de Moulin

Jacques Duvall
Jacques Duvall

« Je pense que Marc a poursuivi toute sa vie le Graal de la chanson idéale, fasciné par Miles Davis qui, dans la grande tradition des jazzmen, reprenait des standards de la musique populaire: ce qu’il a fait dans les années 80 en réinterprétant des morceaux de Cindy Lauper ou Michael Jackson. J’ai été étonné qu’un gars comme Marc, sorti du jazz, fût à ce point ouvert: lorsque le punk est arrivé en 1977, il y a eu un débat à la RTB et il semblait être le seul à comprendre cette génération-là. »

Marc Francart

Homme de radio

« En 1969, j’ai rencontré Marc au Bureau de jazz (sic) de ce qui était encore la RTB, à Flagey. J’ai tout de suite compris qu’il n’était pas un amateur pur et dur de jazz, parce qu’il adorait la soul, le mélange des genres. Il faisait déjà un milliard de choses en même temps, avait étudié les sciences économiques, tout en jouant du piano, notamment avec des Américains de passage en Europe. Je me souviens que vers 1970, il a plaqué quelques accords au Pol’s Jazz Club lors d’une prestation de Keith Jarrett! Marc avait cette particularité qu’ont plutôt les gens dans les affaires: il adorait lancer quelque chose et puis dès que ça roulait, il passait à autre chose. »

Jean-Pierre Onraedt

Batteur, joue sur le troisième album de Placebo

Jean-Pierre Onraedt
Jean-Pierre Onraedt

« Physiquement, ça ne se voyait pas mais Marc dégageait une sorte de force tranquille, quelque chose d’intérieur de tout à fait impressionnant. En studio en tant que leader de Placebo, il ne donnait pas énormément d’explications parce qu’il avait déjà choisi les musiciens selon leur sensibilité. Il attendait leur patte, leur couleur. Dans mon cas, je suis moins un batteur de jazz que de rhythm’n’blues et je crois que c’est précisément cette option-là qu’il voulait amener dans Placebo. »

Philip Catherine

Guitariste

Philip Catherine
Philip Catherine

« J’ai joué avec lui vers 1968 dans Casino Railway et il m’a impressionné par sa science du groove comme de la mélodie. Non seulement Marc avait une grande culture de la musique, mais c’était aussi un humaniste. C’est quand je jouais avec lui que Sacha Distel est venu me voir en concert et m’a proposé de produire mon premier album solo, Stream , sorti en 1972. Marc y joue et y compose plusieurs morceaux dans une option la plus funky possible. Par après, c’est grâce à lui que j’ai pu faire les albums September Man et Guitars parce qu’il m’a trouvé un contrat chez WEA (devenu Warner). C’était un homme magnifique, fidèle en amitié. »

Richard Rousselet

« En scène ou même en répétition avec Placebo, c’était le bonheur, un bel état d’esprit. En 1971, on a été invités à Montreux et Placebo a remarquablement bien joué. J’ai même décroché le prix du meilleur soliste du festival (sourire) et il y a quelques jours, on m’a appris qu’il existait un enregistrement de la soirée: en l’écoutant, je ne te raconte pas l’émotion… Marc avait énormément apprécié l’album d’Herbie Hancock sorti en 1969, Fat Albert Rotunda , qui était grosso modo l’une premières tentatives de jazz-rock : il a eu envie de nous inscrire dans cette mouvance-là. »

Lander Gyselinck

Batteur du groupe flamand Stuff.

Lander Gyselinck
Lander Gyselinck

« On est tombés sur ce morceau de Ball of Eyes , le premier album de Placebo, Humpty Dumpty . Je l’ai retranscrit et c’est devenu un classique de notre répertoire. Ce son a été samplé par des gens comme J Dilla (1974-2006), formidable producteur de hip-hop pour De La Soul et The Roots, qui a renvoyé pas mal de gens vers l’original. Ce qui nous attire chez Placebo, c’est la façon dont c’est enregistré. L’utilisation des micros, des bandes tranche vraiment sur la digital pop actuelle. ça sonne terriblement frais et on a le sentiment que Moulin a pu absorber la mode via les courants alternatifs. D’une bonne façon, avec goût. Hormis le fait que c’était un excellent pianiste, Moulin était aussi un formidable arrangeur! »

Jan Hautekiet

Musicien et homme de radio

Jan Hautekiet
Jan Hautekiet

« En Flandre, Marc Moulin est connu pour différentes choses: la série TV populaire Callboys a repris le titre Balek de Placebo dans sa BO, des gens comme Stuff. ou Bram Weijters jouent son répertoire et puis le groupe Placenta fait carrément une fixation sur Placebo! Sa musique fonctionne parce qu’elle n’est pas hyper-produite au sens où elle serait datée: en fait, elle surmonte et dépasse son époque. Les compositions de Marc sont à la fois raffinées et simples: une caractéristique du travail musical de Moulin, que ce soit pour Placebo ou plus tard, dans Telex ou sur ses trois albums Blue Note. »

Sam Vloemans

Trompettiste de Placenta Plays Placebo

Sam Vloemans
Sam Vloemans

« L’idée est partie il y a un an du centre culturel de Diest et du bassiste Hans Mullens: ils aimaient vraiment la musique de Moulin, particulièrement celle de la période de Placebo et de ses cuivres. On a fait une première à Diest à laquelle sont venus assister Richard Rousselet et Laurence Fassbender, la compagne de Marc: c’était une soirée merveilleuse. Tout le monde était content de jouer une musique aussi ouverte, qui donne de l’espace à l’interprétation, par exemple dans Only Nineteen qui fait vraiment preuve d’arrangements intéressants. Placebo fait également partie de tout ce revival seventies, cette connexion qui amène les DJ actuels à sampler James Brown mais aussi Placebo et Telex. »

Marc Francart

« Marc a toujours refusé la notoriété, il la craignait ainsi que les obligations qu’elle engendrait, même s’il a été très fier lorsque Moskow Diskow de Telex est rentré dans les charts. Marc avait une multitude de jardins secrets: il avait des facettes dont nous n’avons jamais parlé. Sa judéité? Il ne l’a jamais mentionnée, il me semble que pour lui, ça n’avait aucune importance, d’ailleurs son père n’était pas juif. Un homme extraordinaire, mort à 95 ans, dont Marc avait hérité de la maison familiale près des étangs d’Ixelles. Trois choses m’y ont frappé: pas de chaîne dans la salle à manger, pas de musique à écouter et des fauteuils inconfortables. En fait, il n’avait pas envie que les gens s’attardent, il avait envie de dormir tôt (sourire) . Et puis dans les toilettes, il y avait l’intégrale de Proust… »

Michel Moers

Chanteur dans Telex et artiste plasticien

Michel Moers
Michel Moers

« J’ai d’abord croisé Marc en 1977 quand j’habitais en communauté à la villa Hortense à Hoeilaert. Je faisais de la musique dans Nuit câline à la villa Mon rêve. Du folk-jazz, on était un peu prétentieux. Et on se réunissait pour parler des possibilités d’une « troisième musique », celle qui ne passait pas en radio. Marc avait une aura, une intelligence et beaucoup d’humour: il faisait partie des gens qui posaient des points de réflexion. Malgré sa timidité, il avait du charisme. Marc était un conceptuel qui réfléchissait avant de se lancer dans un projet: ses confrontations étaient amicales, comme ses doutes. Il ne chantait pas très juste mais il a été content de faire la reprise de Comme à la radio (de Brigitte Fontaine). »

Christa Jérôme

Chanteuse

Christa Jérôme
Christa Jérôme

« En 2000-2001, j’étais secrétaire dans la vie et candidate à l’émission Pour la gloire où Marc, qui à l’époque ne faisait plus de musique, était juré. Il a été séduit par ce que je chantais et bien que je n’avais aucune expérience, ça lui a donné envie de repartir en studio. En est sortie la trilogie d’albums Marc Moulin sur Blue Note (Top Secret, Entertainment, I Am You) où on note son sens de la dérision, notamment via les rires à la trompette de Bert Joris. Même si la musique est alors plus « sérieuse », elle a toujours une seconde lecture, y compris dans le Balek de Placebo, son classique intemporel, qui veut dire « nigaud ». Parmi les choses que je retiens de cette expérience avec Marc, c’est sa générosité : pour Into the Dark , sur le premier des trois albums Blue Note, devenu un tube, pour une seule phrase que j’avais trouvée, il m’a mise comme co-auteur. Pour le quatrième album Blue Notequi ne s’est jamais fait, Marc prévoyait de travailler avec plusieurs interprètes, dont Melanie De Biasio, avec aussi un retour au format chanson. »

Moulin Discow

Marc Moulin, dix ans après

Marc Moulin, dix ans après

En dehors de ses productions et participations chez autrui, on pointe pas moins de quatre catégories d’albums de Marc Moulin. Les trois sortis sous son nom, Sam Suffy (1975), Picnic (1986) et Maessage (1992), épousent chacun les sons de leur décennie, avec une prédilection ambient pour l’intéressant dernier en date. Il y a aussi cette rareté de 1975 signée Marc Moulin et Léon Geuens -électro-acousticien belge, 1930- 2014- Akhilleus La colère d’Achille, dont le vinyle d’occase se vend à 150 euros. Seconde catégorie, la disco de Telex, soit cinq albums entre 1979 et 1988 et une prolongation via How Do You Dance en 2006: préférence pour le premier disque -réédité par Music On Vinyl/ Warner- lançant une histoire sur laquelle on devra revenir. Troisième catégorie: la trilogie Blue Note, Top Secret (2001), Entertainment (2004) et I Am You (2007). Un mix de jazz-house-dance qui est aussi son plus grand succès commercial, sauf que l’autre triplette d’albums originaux, celle de Placebo, reste aujourd’hui la référence suprême du groove Moulin. Matériel abondamment samplé -de Yasiin Bey (Mos Def) au Polonais O.S.T.R.- il draine un premier disque, Ball of Eyes (1971), d’autant plus remarquable que Moulin y glisse son jazz vers la soul en reprenant l’archiclassique de Marvin Gaye, Inner City Blues, et un titre sixties d’Isaac Hayes. Tous deux chantés, exception au répertoire instrumental de Placebo qui s’épanouit dans 1973 (1973) et le plus acide Placebo (1974) avec Philip Catherine en flamboyant invité . Intégré aux cuivres et arrangements à tête chercheuse pour un rendu indémodable. Disponibles depuis plusieurs années, les trois classiques de Placebo ressortent en vinyle blanc via Warner.

Marc Moulin, dix ans après
Marc Moulin, dix ans après
Marc Moulin, dix ans après
Marc Moulin, dix ans après

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