Lefto revient avec un deuxième volume de Jazz Cats: « Un jazz très ouvert et sans frontières »

Lefto: “Je constate dans la presse internationale en général un cruel manque d’intérêt envers la musique des pays de la vieille Europe et de l’Asie.” © National
Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

Lefto présente le deuxième volume de ses compilations Jazz Cats et jette un regard avisé et passionné sur la jeune scène jazz belge.

Un jour baptisé “le DJ favori de vos nouveaux DJ préférés”, Lefto est un grand bourlingueur, un fin connaisseur, un nécessaire défricheur et un éclectique tastemaker. Né en 1976, Stéphane Lallemand (son vrai nom) a trouvé dans la musique un élixir de jouvence, le secret d’une éternelle jeunesse. Et il le lui rend bien, colportant à travers le monde la bonne parole d’une oreille sans œillères. Funk, hip-hop, jazz, house… Le Bruxellois aime les sonorités d’ici et d’ailleurs. Quand il ne mixe pas à Berlin, à New York ou à Tokyo, Lefto prêche à la radio. Résident depuis 2006 du Dour Festival (le samedi 16 juillet, il aura les clés du Labo), affilié aux labels Blue Note, Brownswood, BBE ou encore!K7, Lefto est proche d’International Anthem et du Total Refreshment Centre, de BadBadNotGood et de Gilles Peterson.

Lefto accueille chez lui. À la coule, dans le jardin, en mangeant sa pizza. Puis au pied de son impressionnant mur de disques quand un jardinier sort sa débroussailleuse. Débroussailler, le bonhomme sait ce que c’est. Il le fait à longueur de journée comme le démontre par A+B le deuxième volume de ses Jazz Cats. Il y présente sa vision d’un jazz belge moderne, décomplexé et explorateur. “Un jazz avec une touche vraiment jeune, fait par des jeunes, avec un feeling jeune. Pas du jazz contemporain classique. Un feeling différent. Moins de règles. Une musique qui peut partir dans tous les sens. C’était très important pour moi. C’est le reflet du milieu dans lequel je vis. En Belgique et aussi à l’étranger. Un jazz très ouvert et sans frontières.

Pratiquement quatre ans se sont écoulés depuis la sortie du premier volet, qui rassemblait Glass Museum et De Beren Gieren, Black Flower et SCHNTZL, Commander Spoon et STUFF… “ Je pensais qu’on avait une espèce de génération dorée. Un peu comme les Diables Rouges. Je m’étais dit qu’il serait sans doute très compliqué après de trouver la relève, de dénicher de nouveaux talents. Au final, il y a eu pas mal de changement, l’apparition de groupes très intéressants. Certains sont encore en développement. D’autres sont déjà bien avancés, je trouve. Comme KAU Trio, assez impressionnant après aussi peu de temps. La compil est encore soniquement plus large que la première. Il y a des moments un peu plus afrobeat, un peu plus électroniques. On ouvre encore le spectre du jazz.”

Jusqu’à s’aventurer sur le terrain de l’écologie avec Schroothoop. “Schroothoop n’utilise que des matériaux recyclés. Ces musiciens voient une poubelle dans la rue et ils vont t’en sortir des instruments. Ils n’utilisent que de la récup. Des tonneaux, une corde, un bout de plastique qui traîne. Schroothoop, d’ailleurs, ça veut dire “décharge”. ”En attendant, le groupe à l’image de ce que Lefto voit le jazz devenir, c’est Echt!. “ Echt! allie jazz et musique électroniques. C’est ce que j’aime. C’est pour ça que ça parle à des mouvements différents. Ceux qui adorent la musique électronique et pas forcément le jazz. Et ceux qui aiment le jazz et pas forcément les musiques électroniques. Echt! est un peu la locomotive. C’est un super groupe de live. Avec ses visuels, tu as l’impression d’être en club.

Lupa Gang Gang et Echt!, deux projets choisis par Lefto comme acteurs du nouveau jazz belge.
Lupa Gang Gang et Echt!, deux projets choisis par Lefto comme acteurs du nouveau jazz belge. © Gianna Zappettini

Une scène blanche

Si le jazz est revenu sur le devant de la scène et a retrouvé les faveurs d’un public jeune, il le doit en partie à BadBadNotGood, qui l’a emmené il y a une dizaine d’années dans les plus grands festivals de rock. En Belgique, c’est STUFF. qui a selon Lefto joué un rôle déterminant. “Il a servi de déclic à beaucoup d’autres groupes. Il les a poussés à proposer de nouvelles choses. Le leur a permis même quelque part. Pas un truc de déjà entendu, de déjà connu. STUFF. a en fait montré aux autres musiciens qu’en étant soi-même et différent, on pouvait aussi y arriver. Avoir des shows, susciter l’intérêt de la presse, rencontrer un certain succès. STUFF. a été un déclic dans le jazz comme Stromae a pu en être un pour le rap. Il faut toujours un catalyseur pour faire bouger les choses et les jeunes artistes.

Il est cependant compliqué, voire impossible, de comparer la scène jazz belge à ses homologues anglaise et américaine. “Il y a toujours eu beaucoup d’intérêt pour le jazz en Belgique. On a eu des scènes importantes. Des gens comme Marc Moulin, dont le son était très différent de celui de son époque. C’est un peu le côté surréaliste qu’ont les Belges dans leur ADN qui fait que ça sonne aussi différemment. Par contre, au vu de ce qui se passe à Londres, je trouve la scène belge très blanche. C’est assez frappant. Surtout dans un pays où tu as autant de communautés différentes qui cohabitent. C’est bizarre qu’on n’ait pas plus de groupes de jazz d’autres origines.

Lefto a plusieurs pistes de réflexion. “Culturellement déjà, il faut se pencher sur les Histoires de nos immigrations. Les gens en Belgique viennent souvent de pays où le jazz n’était pas forcément une certitude. La communauté marocaine est plutôt dans le raï. La communauté congolaise va se retrouver sur ce qui se fait au Congo ou plus généralement en Afrique centrale. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut changer du jour au lendemain. Il faut de l’accessibilité. Un concert de jazz déjà, c’est cher, tout le monde ne peut pas se le permettre.” Puis il y a aussi l’accessibilité des instruments. “ C’est un tout. Accessibilité ne serait-ce qu’à cette musique qu’est le jazz. On l’entend très peu à la radio. Certains jeunes pensent encore aujourd’hui que c’est une musique de vieux. Alors que ce n’est pas forcément le cas bien sûr. C’est une information qu’on ne leur a pas donnée. Ou du moins qu’ils n’ont pas intégrée parce qu’on ne l’entend jamais et qu’on se contente d’écouter 5% du monde de la musique. Dès que ce n’est pas la sonorité qu’on connaît, on est un peu déphasé. On se dit tout de suite: c’est pas mon truc. Après, dans les clubs aussi, c’est encore trop blanc. Pas assez mélangé. Je ne trouve pas le brassage des communautés que je peux constater dans certaines grandes villes américaines, à Londres ou même à Paris.

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Une scène ouverte

Beaucoup dans cette scène jazz belge actuelle habitent Bruxelles. “Ils y ont bougé pour être plus proches de ce qu’ils font. Plus proches d’une scène de jeunes jazzeux. De jeunes jazz cats. Il y a une connexion avec Gand évidemment. Notamment grâce au label Sdban et à ses artistes. Mais énormément ont un pied, voire les deux, à Bruxelles.” Est-ce qu’on peut parler d’une scène jazz gantoise? “On peut. Mais elle est toute petite. À compter sur les doigts de la main. Et quand on sent que c’est trop petit, on déménage. On va quelque part où ça bouge davantage. Comme on le ferait pour aller s’installer à Londres ou à New York.

De l’autre côté de la Manche, le Total Refreshment Centre a été fondamental pour un tas d’artistes. Parce qu’une scène, un courant, ce sont des gens qui se retrouvent à un certain endroit à un certain moment. “En Belgique, ce lieu, ce serait le Volta. Le Volta qui doit disparaître. Et ça, c’est dommage. Parce que le Volta a vraiment soutenu beaucoup de jeunes musiciens de jazz à Bruxelles. Ils sont en train de chercher ou ont trouvé un autre endroit où s’installer. Comme souvent dans les grandes villes, il y a énormément de changement. Lieux de répète, studios… Je pense que pendant le Covid, le Volta a aidé beaucoup de gens du jazz à rester dans la vibe, à ne pas péter un câble.”

À Gand, Lefto parle du White Cat, où STUFF. jouait tout le temps. “Personnellement, je ne pense pas à autre chose. C’est un club mais un endroit où il y avait cette vibe, cette culture. Au début STUFF., c’était des covers de rap et de musique électronique. Tu avais ces mondes qui s’entrechoquaient, qui se rencontraient.” S’il y a bien des Glass Museum et des Brums, les groupes et les projets intéressants, audacieux du jazz sont davantage flamands que francophones pour le moment. “Peut-être parce que la Flandre est plus proche de l’Angleterre. Avec une autre mentalité, une autre culture. Là où la Wallonie se rapproche davantage de la France.

Sur la compilation, les musiciens ont entre 19 et 35 ans. “Les Lupa Gang Gang sont sans doute les plus jeunes. Ou alors ils en ont juste l’air. Comme moi…” La plupart ont fait le conservatoire. Et d’ailleurs beaucoup de ces groupes s’y sont formés. Est-ce que la diversité de la scène belge est liée à l’enseignement qui y est prodigué? “Je ne sais pas. Le conservatoire, ça devrait toujours être une espèce de boîte à outils. On ne devrait jamais te formater, te pousser à faire quelque chose comme quelqu’un l’a déjà fait. Le jazz, comme beaucoup de genres mais pas tous, est un format ouvert. Tu peux définir toi-même ce qu’il signifie pour toi. C’est ce qui fait que cette compil part dans tous les sens. Elle reflète des manières différentes de le voir.”

Des perspectives qui résonnent avec leur époque. “Le jazz a beaucoup été repris dans le rap. Mais aujourd’hui, comme le rap est devenu quelque chose de complètement commercial et vraiment mainstream, on se rend compte que tous ces jeunes qui aiment le jazz, qui en jouent et vont au conservatoire ont eux-mêmes une attache musicale différente. Ils écoutent du rap, de la musique électronique. Ça se sent dans leur musique.”

Lefto a pas mal investigué pour ses deux saisons de Brussels Jazz Alert, une plateforme qui cherche à faire découvrir les nouveaux talents de la capitale de l’Europe. C’est comme ça qu’il a découvert M.Chuzi et ses sonorités plus afro. “Il y en a même un ou deux sur la compil qui ne sont pas complètement formés, pas forcément dans le jazz, mais qui sonnent jazz, qui pourraient en être. Qui sont influencés mais qui n’en ont pas la formation. Je pense à Stevie Qngo, mais aussi à Shungu, un producteur hip-hop qui adore en écouter et qui en fait ensuite à sa manière. J’aime cet esprit.

© National

Une scène déjantée

Si les vrais, les diggers, les gens qui adorent fouiner, trouveront des belles perles belges, notamment dans les années 70, la Belgique n’a pas une renommé de dingue en jazz à l’étranger. Lefto est une espèce d’ambassadeur, en ligne directe avec un Gilles Peterson ou un Anthony Valadez à Los Angeles. “Souvent, c’est juste de la chance. Quelqu’un a aimé ce que tu as fait, est tombé dessus et a écrit une critique dans Pitchfork. Ou alors tu as un bon PR qui arrive à mettre la pression sur un gros marché. Mais on doit utiliser les armes qu’on a pour au moins faire découvrir un peu. Je ne pense pas que nos Jazz Cats vendent des masses.” Ils passent par contre en radio dans certains shows thématiques prestigieux . “Il y a du respect pour la scène belge en général. Je pense par exemple à Gilles qui a passé un morceau de Commander Spoon la semaine passée dans son émission de la BBC. Aux États-Unis, des radios comme KCRW ou NPR en diffusent parfois. Ça s’exporte gentiment on va dire. Mais quand on voit ces artistes en concert, ça change tout. En mai, j’ai invité Lander & Adriaan à la radio (Kiosk) , dans le parc, en mode freestyle. Un concert de fous. C’était en stream. Des gens d’un tas de pays ont regardé et trouvé ça incroyable. On a des choses qu’ils ne voient pas spécialement ailleurs.

En Belgique, ces groupes peuvent jouer et/ou jouent partout. “Il y a une certaine hype quand même pour l’instant. Certains groupes ont les portes qui s’ouvrent. C’est dû au crossover, au bouche-à-oreille, au téléphone arabe. Automatiquement, ça se fait. Ce n’est pas du jazz où on s’assied et où on boit un verre. On parle de jazz qui bouge, de jazz qui peut te faire penser à plein d’autres choses. À la house, au funk. C’est entraînant en général. Les jeunes ont faim de vitesse, de bpm. C’est cool de voir des bands qui jouent à du 120 ou du 130, ultra rapide. Ça réveille quelque chose dans le public. Je pense à Lander & Adriaan mais Echt! peut le faire aussi: j’ai vu des pogos à des concerts de jazz et c’est cool.”

Avec tous les artistes étrangers qui s’installent à Bruxelles, Lefto est convaincu que la scène va continuer à évoluer. “Il faut juste trouver les endroits pour que les projets se développent. Parce qu’il y en a de moins en moins. Les gens doivent quitter le See U, le Volta… Mais il y a tellement de bâtiments abandonnés. Bruxelles à long terme deviendra peut-être un Berlin plus éclectique. Moins axé sur un seul style de musique.

“Jazz Cats Volume 2”

Si le monde du spectacle vivant a pendant deux ans été mis quasiment à l’arrêt, les musiciens ont continué à bosser et les platines de Lefto n’ont pas arrêté de tourner. La preuve avec cette généreuse compilation (quinze titres) qui met à l’honneur le jazz belge dans toute sa moderne diversité. Groove, electronica, univers filmique… Le DJ, producteur, connaisseur et influenceur bruxellois embarque de verts bricoleurs (Schroothoop) et des african lovers (M.Chuzi). Un trio au piano entêtant (One Frame Movement) et de la musique de discothèque (Tukan). En Belgique, même la nuit, tous les Cats ne sont pas gris.

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