La grande Juliette

JULIETTE GRECO. "Le passé est totalement vivant en moi. J'ai un capital amitié-amour-travail formidable." © JEAN-MARC LUBRANO
Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Décédée à l’âge de 93 ans ce mercredi, Juliette Gréco était une icône de la chanson française avec plus de 60 années de carrière au compteur. Nous la rencontrions à l’occasion de l’un de ses derniers albums studio, Je me souviens de tout: revoici notre interview en guise d’hommage.

Article initialement paru dans Le Vif/L’Express du 17 avril 2009. Nous le republions ici suite à l’annonce du décès de Juliette Gréco, ce mercredi 23 septembre 2020.

Sur la trace vive de concerts unplugged, l’inoxydable Greco propose Je me souviens de tout, album idéalement dépouillé où la voix décortique l’implacable de l’amour et du reste.

Chic, le restaurant et l’avenue Montaigne. Comme ce disque au titre frondeur, Je me souviens de tout, réalisé à un âge – 82 printemps – où l’immense majorité des gens profitent nonchalamment d’une dernière ligne droite. Pas Juliette qui, bien entourée d’une équipe d’auteurs inspirés (Miossec, Olivia Ruiz, Abd Al Malik, Marie Nimier…), livre ce disque aux sonorités naturalistes, bordé par l’accordéon de Jean-Louis Matinier et le piano de Gérard Jouannest. Son mari qui officie ici comme compositeur exclusif de mélodies charnelles, d’une trempe qui rappelle les accords magiques écrits autrefois pour Jacques Brel (Testament rose, Un art assez difficile). Retour au décor du restaurant parisien du jour, fuchsia pour les canapés, noir pour la coupe de cheveux de Juliette, pâle pour l’époque.

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Le Vif/L’Express: Gardez-vous parfois la bouche ouverte face aux chansons qu’on vous livre?

Juliette Greco: Si une chanson m’impressionne, c’est que je vais la chanter; si elle ne m’impressionne pas, c’est qu’elle ne m’intéresse pas…

Dans ce disque, vous retournez à un accompagnement sobre, accordéon et piano!

Oui, c’est quelque chose d’épuré. D’un peu difficile, peut-être: il y a un énorme travail musical là-dedans. Et deux instrumentistes magnifiques plus un compositeur qui l’est tout autant (NDLR: Matinier et Jouannest). On a fait cette formule depuis le Châtelet il y a deux ans: c’était un énorme pari parce que les gens ont l’habitude de beaucoup de musique. Mais plus j’avance, plus j’ai envie de pureté, de simplicité, de raffinement. Envie que ce soit extrêmement beau musicalement. Et c’est important parce que, tout à coup, on entend mieux le texte. Je pense que le public – composé à 80-90% de jeunes – a besoin de cela. C’est une sorte de réussite.

Cela vous étonne?

Cela me bouleverse.

Comment fait-on un casting de chansons?

Comme d’habitude: à la première lecture! Là, les auteurs sont venus sans musique, sauf Brigitte Fontaine qui a travaillé avec Areski. Le disque aborde la thématique de l’amour et du temps qui passe, de la révolution, de la légèreté, des banlieues avec Abd Al Malik et son magnifique Madame Rosa. Le surréalisme somptueux de Brigitte Fontaine me régale, sans oublier la splendeur du Bérénice de Maxime Le Forestier. Et tous ces gens-là ont demandé des musiques à Gérard…

Quand je ne fais pas le travail pour lequel je suis faite, je suis malheureuse

Si je peux me permettre, vous êtes coquine puisque vous baptisez le disque Je me souviens de tout alors que vous y chantez: « Je n’ai jamais été douée pour le passé. »

Ce n’est pas antinomique. C’est même extrêmement simple: le passé est totalement vivant en moi, Sartre, Boris Vian, Merleau-Ponty, Simone de Beauvoir. J’ai un capital amitié-amour-travail formidable! Je me dis que j’ai eu le bonheur de rencontrer tous ces gens. Ce sont eux qui sont venus me chercher parce que j’étais trop timide pour aller vers eux. C’est une vie complètement exceptionnelle et je lui dis merci en me levant tous les matins.

On dit qu’en dehors des disques et des tournées, assez vite, vous ne vous sentez pas bien!

Je suis comme tout le monde: quand je ne fais pas le travail pour lequel je suis faite, je suis malheureuse. Si j’étais ouvrier, le chômage me rendrait suicidaire. La musique a toujours été essentielle. Quand les gens avaient quelque chose à dire, ils descendaient dans la rue et ils le chantaient. La chanson vient de la rue, de la révolte, du sexe, de la sensualité et de l’amour.

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C’est le moment, écrit par Miossec, saisit cette angoisse du temps présent!

Miossec est un auteur absolument magnifique: il a écrit cette chanson il y a plus d’un an, rien ne se passait, tout avait l’air de baigner dans les comptes en banque. Et là, tout à coup, on sent une sorte de vague souterraine qui me fait un peu peur. Tous les jours, des centaines ou des milliers de gens perdent leur travail. Or perdre son travail, c’est perdre sa dignité. Un homme sans travail est un homme humilié. C’est terrible et j’ai peur de cette colère-là. Je pense qu’il faudrait une révolution profonde sans effusion de sang ou de violence: il faut refaire tout cela.

Quelle est votre sensation en scène?

C’est un autre monde, un vrai monde. Une vérité sans les petits détails, une vérité pure. Une formidable manière de communiquer avec l’autre, de le rencontrer. Quelquefois, au cours de certaines chansons, pas toujours les mêmes d’ailleurs, un silence s’installe dans la salle. Et je voudrais que cela dure, dure, c’est complètement magique de partager à ce point la vie de l’autre.

Vous travaillez et partez en tournée avec Gérard Jouannest, votre pianiste-compositeur qui est aussi votre mari. Que dire de ce mariage vie privée-vie publique?

Il fonctionne!

Vous sortez de scène épuisée ou énergisée?

J’en sors comme une serpillière d’aéroport (rires). Une horreur: pendant un bon moment, je n’existe plus. Les gens viennent et je les vois dans une brume flatteuse. La réalité dans laquelle je redescends est extrêmement déplaisante parce que je commence à discuter avec Gérard sur le pourquoi et le comment du concert qui vient de se terminer. Et il est très sévère. Je sors de scène à la Philharmonique de Berlin, après vingt minutes d’applaudissements, avec des gens à genoux qui embrassent le bord de ma robe, et je dis à Gérard: « C’était beau, non? » Il me répond: « Oui, cela peut aller. »

Peut-on parler de la mort ou est-ce un sujet qui vous dérange?

Pour moi, la mort est inéluctable et même plus évidente que la vie… Je ne comprends pas pourquoi je suis encore là, étant d’une santé précaire et fragile, peut-être parce que je n’arrête pas de renaître de mes cendres. Je sais que je vais mourir et ce n’est pas du tout un truc qui m’obsède ou me fait peur. La seule chose que je ne supporte pas, c’est la mort de ceux que j’aime.

Vous habitez un presbytère et vous n’êtes pas religieuse!

Nous habitons une petite cure: enfin, qui l’était jusqu’en 1760! Et j’ai été religieuse, très, très fervente, jusqu’à ce que je ne supporte plus la confession, que je trouve immonde et injuste. Je ne me pardonne pas mes propres pêchés et je ne vois pas dans quelle mesure quelqu’un d’autre pourrait me les pardonner!

CD Je me souviens de tout, chez Universal.

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