Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Une jeunesse américaine – La réédition d’un live fondamental de 1969, accompagnée de divers bonus. Le tout dans une grâce blues à la croisée des décennies.

Box « Get Yer Ya-Ya’s Out! »

Distribué par Universal.

Quand les Stones se produisent les 26 et 27 novembre 1969 au Madison Square Garden new-yorkais, ils viennent d’entamer leur seconde vie. Brian Jones, remercié du groupe le 9 juin, est découvert noyé dans sa piscine le 3 juillet. Précocement abîmé par les drogues et l’alcool, le blond déjanté fondateur du groupe est devenu un fardeau artistique. Pire: ses démêlés avec la justice anglaise compromettent l’obtention d’un visa pour le territoire US. L’argument est décisif: Jones doit partir. Il est remplacé par Mick Taylor, 20 ans: sa dextérité naturelle, son sens de la répartie fruitée, amènent un coup de frais aux Stones. Deux jours après la mort de Jones, le 5 juillet, le concert londonien d’Hyde Park introduit son successeur devant un quart de million de spectateurs, puis à l’automne, les Stones partent chasser le fan en Amérique du Nord. En ouverture des concerts, des formations blacks perpétuent le lien au blues/rhythm’n’blues US. La réédition nouvelle en témoigne via 5 morceaux de B.B. King et 7 d’Ike & Tina Turner. Faut entendre la version du couple Turner d’ I’ve Been Loving You Too Long pour saisir que Tina, avant de devenir crooneuse lasvegasienne, avait bien l’organe collé à l’orgasme. Mick commente sobrement:  » C’est parfois chouette d’avoir une gonzesse dans les parages… »

Jagger -qui n’a que 26 ans- déploie une séduction à la hauteur de son prodigieux sens de l’exhibition. Coiffé d’un haut de forme Captain America, il est là pour exposer les Stones à leur zénith musical, sur le plus lucratif et influent marché mondial.

Ligne de front

Conscient que le rock s’oriente vers la consommation de masse, le chanteur use d’une gestuelle qui transcende la carcasse blues: faisant, par exemple, allumer les lumières du Garden pour que la marée humaine soit bien consciente de sa propre démesure. Et donc, de celle des Stones qui convoquent les vieilles messes du Delta (Robert Johnson, Fred McDowell) dans leur culte anglais, urbain et arrogant. On est ébloui par le jeu de Taylor dans Love In Vain, épaté par l’élasticité fondatrice de Charlie Watts, bluffé par ce repas global qui transporte encore des reliefs sixties -la formidable version du Carol de Chuck Berry- mais traduit l’histoire occupée à s’écrire sur le terrain des campus et de la ligne de front idéologique ( Street Fighting Man, Sympathy For The Devil). L’ensemble sonne de manière suffisamment graveleuse que pour évoquer un grand blues mississippien justement fantasmé par 5 jeunes blancs-becs surdoués. C’est aussi le sens de la mise en scène perpétuelle: que ce soit dans les deux duos acoustiques entre Jagger et Richards ou la façon dont Mick, paon frétillant, occupe le tarmac d’un aéroport. La demi-heure d’images inédites est signée par les frères Maysles, ceux-là même qui filmeront la déconfiture d’Altamont(1) dans le doc de choc Gimme Shelter sorti fin 1970. En attendant, Mick sourit, heureux et démonstratif, visiblement fier de lui. Pour ce coup-là, il a raison.

(1) le 6 décembre, les Stones donnent un concert

gratuit devant 300 000 personnes en Californie. Sécurisépar les hell’s angels -payés en bières- l’événement peace tourne au chaos et à la violence, un jeune noir  » menaçant Jagger » est poignardé à mort par les « anges ».

Le box, qui contient un superbe livret de photos, existe aussi en version vinyle.

Philippe Cornet

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