Less is more

© THE VALLEY, 2012 © LUC TUYMANS
Michel Verlinden
Michel Verlinden Journaliste

LE LaM DE LILLE PREND LA MESURE DE LA SINGULARITÉ DE LUC TUYMANS À TRAVERS UN DIALOGUE SUBTIL ENTRE PEINTURES MONUMENTALES ET CORPUS GRAPHIQUE.

Prémonitions

LUC TUYMANS, LAM, 1, ALLÉE DU MUSÉE, À 59 650 VILLENEUVE-D’ASCQ. JUSQU’AU 08/01.

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Un samedi après-midi d’automne. La lumière estompée du soleil semble rendre hommage à la palette exsangue du maître anversois que l’on est venu découvrir. Cette mise en abyme se déguste d’autant mieux qu’à l’intérieur du musée de la métropole lilloise, il n’y a pas un chat. On est loin de l’affluence que les foules réservent à un Modigliani. Et pourtant, l’oeuvre de Tuymans mérite que l’on emprunte le chemin sinueux qui y mène. Certes, elle est difficile d’accès, sa lecture est mal aisée. C’est qu’elle se place toute entière sous le signe de l’effacement. Dans Doué pour la peinture (Mamco, 2006), l’ouvrage dans lequel il restitue ses conversations avec le plasticien belge, Jean-Paul Jungo livre la clé pour comprendre son mécanisme à travers un cas concret. En 1992, Tuymans s’appuie sur les planches d’un ouvrage de médecine pour composer les portraits de patients de la série Der Diagnostische Blick. Le résultat trouble car il serait vain d’y chercher l’expression de la personne représentée. En lieu et place, le Flamand signe de nouvelles images brouillées où « c’est la maladie elle-même qui est peinte« . Chez lui, l’essentiel est toujours ailleurs, hors champ. Jungo de préciser: « Tuymans transgresse les thèmes et les significations précises en éliminant le sujet principal et en ne laissant apparaître que des traces, des indices ou ce qu’il nomme lui-même des symptômes. » Le « fading », cher à Roland Barthes, est au coeur des toiles du peintre dont les images et les couleurs sont exténuées -elles semblent nous parvenir du bout du monde, ou être sur le point de se noyer dans des eaux froides.

Cinématographie

Si cette dimension est présente au fil de l’accrochage que lui consacre le LaM, Prémonitions souligne une autre dimension cruciale de l’oeuvre: la prégnance des images du cinéma et de leur enchaînement. On le sait, le 7e art est essentiel dans le parcours de l’intéressé. Il ne s’est jamais privé de le dire: « Le film a éveillé en moi une autre façon de regarder. Le montage, le mouvement de l’image, le plan rapproché, tout cela est très important dans mon travail. » De fait, la structure même de l’exposition retrace cette filiation. A chaque salle, le visiteur est aimanté par une composition monumentale dans laquelle il devine la cinématographie sous-jacente. Autour de celle-ci, dessins, lithographies, et parfois même photographies -un corpus « graphique » que l’on avait déjà découvert à La Louvière- viennent préciser le propos. Cet agencement surprend car jusqu’ici Tuymans a toujours voulu séparer ces deux domaines de création. Mais son imaginaire n’a pu s’empêcher de faire circuler les images d’un plan à un autre: tout dans l’oeuvre est indissociablement lié, et l’exposition en fait une démonstration magistrale. Ici, l’instantané d’un film absorbé à la faveur d’un court métrage d’animation resurgit dans trois sérigraphies de 2014 portant le nom de Surrender. Ailleurs, c’est l’angoissant visage d’un enfant du fameux Village of the Damned de Wolf Rilla qui figure dans The Valley, sérigraphie dont l’intensité psychique tient au « gros plan », ce mouvement de l’oeil inatteignable dans la vie réelle. On pense à de nombreuses autres pièces -l’installation The Rumour, par exemple, mais aussi The Temple– qui restituent avec talent un effet de « nuit américaine » absolument stupéfiant. Pas de doute: il existe une lumière Tuymans.

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MICHEL VERLINDEN

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