Le Tigre rugit encore

Les Sorcières de l'Orient

Pour sa cinquantième édition, le festival de Rotterdam a opté pour une déclinaison en deux temps, dont le premier, propice aux ciné-découvertes, s’est déroulé en ligne. Tendances.

À circonstances exceptionnelles, dispositions particulières. Ainsi du festival international du film de Rotterdam (IFFR) qui, confronté à la crise sanitaire que l’on sait, a opté, à l’heure de sa cinquantième édition, pour une déclinaison en deux temps. Organisé en ligne pour l’essentiel du 1er au 7 février, le premier a accueilli les films des trois compétitions (Tiger, Big Screen et Ammodo Tiger Shorts), ainsi que les avant-premières de la section Limelight et une série de conversations de haut vol avec Mads Mikkelsen, Kelly Reichardt (auréolée du prix Robby Müller, voir aussi page 12) ou encore Benoît Jacquot et Charlotte Gainsbourg (autour de Suzanna Andler, adapté de Marguerite Duras). Quant au second temps, dont l’on espère la tenue « physique » dans quelques mois, du 2 au 6 juin (les dates de la première édition, en 1972), il sera articulé autour d’un programme-anniversaire.

Pebbles
Pebbles

Ouvrant traditionnellement la saison des grands festivals internationaux (chahutée cette année, puisque Berlin a été repoussé en juin tandis que Cannes est décalé en juillet), Rotterdam s’est aussi érigé, au fil des ans, en plateforme européenne pour un cinéma indépendant et aventureux de toutes provenances. Un rôle de révélateur que traduit limpidement le palmarès des Tiger Awards qui ont couronné, dès leur premier long métrage, des cinéastes aussi divers que Christopher Nolan ( Following), Hong Sang-soo ( Le Jour où le cochon est tombé dans le puits) ou encore Pablo Trapero ( Mundo grúa) . Et une vocation de tête chercheuse répétée année après année, 2021 ne dérogeant pas à la règle qui, aux côtés d’avant-premières choisies ( Riders of Justice d’Anders Thomas Jensen en ouverture, Mandibules de Quentin Dupieux, Dear Comrades d’Andreï Kontchalovski, First Cow de Kelly Reichardt…), aura proposé son lot de ciné-découvertes, disséminées au gré d’une programmation aussi stimulante qu’hétéroclite, l’IFFR célébrant le 7e art sous toutes ses formes.

Communautés rurales

S’il fallait néanmoins dégager l’une ou l’autre tendance de cette cinquantième édition, l’on opterait pour l’ancrage rural de nombreux films, à l’écoute de petites communautés évoluant comme en retrait de la marche forcée de la mondialisation. Tiger Award 2021, Pebbles, de P.S. Vinothraj, a ainsi pour décor le village d’Arittapatti et les paysages désolés du sud de l’Inde, frappés par la sécheresse et la misère consécutive, contexte ingrat dans lequel un homme, ivrogne et violent, entraîne son jeune garçon à la poursuite de sa femme l’ayant quitté, noeud d’un drame âpre dont la simplicité aride n’est pas étrangère à la force. La cinéaste espagnole Ainhoa Rodríguez situe pour sa part l’étonnant Destello bravío dans une bourgade en proie à l’exode de l’Estramadure profonde, une terre oubliée où les femmes tentent de s’émanciper de l’emprise patriarcale dans un mouvement indécis à l’esthétique séduisante. Pascal Tagnati inscrit, de son côté, I Comete dans un village corse, dont le film chronique le quotidien sur un été, récit flottant dans un environnement changeant pour un résultat modérément convaincant en définitive. Quant à Madalena, de Madiano Marcheti, c’est au coeur des élevages d’autruches et des plantations de soja qu’il déploie une trame adossant, de façon arbitraire, trois récits à la disparition d’une femme trans -manière quelque peu artificielle de rappeler que le Brésil est le pays au monde où l’on dénombre le plus de meurtres de transsexuels.

El Perro que no Calla
El Perro que no Calla

Une autre ligne de force tient à la présence, au sein de la programmation, de multiples ovnis, se jouant aussi bien des canons narratifs qu’esthétiques. C’est le cas, par exemple, d’ Agate mousse, du Libanais Selim Mourad, étrange essai filmique questionnant la finitude dans un mouvement circulaire. Ou de Black Medusa, d’Ismaël et Youssef Chebbi, expédiant dans la nuit en noir et blanc de Tunis une femme fatale vengeresse. Ou encore de Mayday, de l’Américaine Karen Cinorre, conte fantastique n’étant pas sans rappeler Les Garçons sauvages de Bertrand Mandico, et voyant Ana, une serveuse, émerger d’un four sur une île inconnue où de jeunes sirènes des temps modernes livrent une guerre sans fin aux hommes au son de l’alphabet phonétique -un film bien perché, sinon toujours concluant. Voire enfin de El perro que no calla, de l’Argentine Ana Katz, récompensé du Big Screen Award et racontant en noir et blanc l’histoire d’un homme bienveillant dérivant, passif, au gré de jobs précaires dans un monde dont l’absurdité n’est pas sans résonner avec la réalité… L’on y ajoutera le documentaire Les Sorcières de l’Orient, de Julien Faraut, l’un des films les plus surprenants que l’on ait pu apprécier lors de cette édition. Derrière ce titre se dissimule l’équipe féminine de volley-ball des usines textiles Nichibo, à Kazuka, composée, à l’orée des années 60, de jeunes ouvrières travaillant le jour et s’entraînant jusqu’à épuisement le soir. Lesquelles allaient bientôt voler de succès en succès, et être appelées à représenter le Japon dans les compétitions internationales, des championnats du monde aux Jeux olympiques. Une épopée que le réalisateur évoque en compagnie des principales intéressées aujourd’hui dans la septantaine, tout en la reconstituant et la contextualisant dans un montage d’images d’archives et de séquences en anime particulièrement stimulant. Le volley tel qu’on ne l’a jamais vu, pour un film dépassant le seul cadre sportif pour toucher à la quête obsessionnelle…

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