Michel Verlinden
Michel Verlinden Journaliste

À LA SAATCHI GALLERY DE LONDRES, PANGEA PRÉSENTE AVEC CURIOSITÉ ET NOSTALGIE LES oeUVRES DE SEIZE ARTISTES CONTEMPORAINS VENUS D’AFRIQUE ET D’AMÉRIQUE DU SUD.

Pangea

SAATCHI GALLERY, DUKE OF YORK’S HQ, KING’S ROAD, À LONDRES. JUSQU’AU 31/08.

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Pour le journaliste habitué à chroniquer les expositions, il est de bon ton de refuser à Charles Saatchi le droit d’un propos artistique. En raison d’une fortune gagnée par le biais de ce que l’époque produit de « pire » pour un esthète, à savoir la publicité au service du consumérisme, il convient de jeter le discrédit sur le moindre accrochage de la galerie du célèbre collectionneur, dont l’un des mérites consiste à se donner gratuitement au grand public. Ceci, à l’image des nobles désargentés qui regardent avec mépris les bourgeois ayant fait fortune et se promettent entre eux de ne jamais leur ouvrir les portes des cénacles dont ils gardent férocement l’accès. Proust n’est pas loin. Disons-le d’emblée, ce n’est pas cette attitude que l’on défend: riche ou pauvre -tenons la sociologie à l’écart-, tout un chacun étant en droit de proposer des pistes pour une meilleure compréhension du phénomène artistique. Celle proposée par Pangea est d’ailleurs louable. En passer par ce supercontinent qui réunissait tous les autres il y a plus de 200 millions d’années fait sens quand il s’agit de mettre à jour de nouvelles sphères d’influences pour l’art contemporain. En effet, la tectonique des plaques nous enseigne que, dans des temps reculés, l’Afrique enlaçait l’Amérique du Sud en un long baiser géologique, et ce jusqu’à ce qu’elle prenne le large pour des noces plus océaniques. Considérons qu’il s’est noué là quelque chose qui perdure encore aujourd’hui. Un quelque chose qui n’a bien entendu rien de scientifique mais qui s’exprime à travers une nostalgie pour une poétique -au sens premier du terme, de « faire »- plus vaste que celle de l’eurocentrisme qui domine, aujourd’hui encore, l’histoire de la création plastique telle qu’on nous l’enseigne.

Entrée fracassante

Si l’on applaudit des deux mains la fiction qui se cache derrière le propos de Pangea, on ne baisse pas pour autant la garde critique. L’exposition a beau s’ouvrir sur un coup d’éclat, l’ensemble de l’évènement qui réunit les oeuvres de seize artistes contemporains d’Afrique et d’Amérique du Sud est inégal. Le coup d’éclat en question est Casa Tomada, une oeuvre du Colombien Rafael Gomezbarros, qui occupe l’entièreté de la première salle. Il s’agit de 440 fourmis de fibres de verre faisant valoir chacune une longueur de 90cm. L’effet est saisissant, qui évoque la question de l’immigration et des déplacements de population à travers le monde, et il justifie à lui seul la visite -ce même si l’installation évolue ici en mode mineur (à l’origine, les fourmis de Gomezbarros colonisent des monuments historiques colombiens tels que ceux du Congrès national ou de la Quinta de San Pedro Alejandrino). Dans la foulée, la salle suivante fait place aux toiles imposantes d’Aboudia, restituant avec force la violence qui a suivi, en 2011, les élections en Côte d’Ivoire. Le tout pour un univers visuel complexe qui réussit une synthèse inédite entre expressionisme abstrait, art urbain et sculpture africaine. Malheureusement, passées ces deux salles, Pangea se dilue. On ne glane plus que quelques fulgurances à droite et à gauche -ainsi des installations conçues à partir de sacs de charbon d’Ibrahim Mahama, un travail à la fois sombre et critique, ou des sculptures à mi-chemin entre le virtuel et le réel du Péruvien Jose Carlos Martinat.

WWW.SAATCHIGALLERY.COM

MICHEL VERLINDEN

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