ENFANTS DE LA MONTAGNE DEVENUS CINÉASTES-GÉOGRAPHES, LES FRÈRES LARRIEU SITUENT EN SUISSE LEUR FASCINANT THRILLER L’AMOUR EST UN CRIME PARFAIT. NATURE ET ARCHITECTURE LES INSPIRENT.

Leurs films racontent évidemment des histoires, souvent des plus singulières. Mais rien n’inspire Arnaud et Jean-Marie Larrieu autant que les lieux. Les frères natifs de Lourdes s’inscrivent dans une certaine tradition de cinéastes-géographes où brillent par exemple, au niveau supérieur, un Werner Herzog et un Michelangelo Antonioni. Les réalisateurs de Peindre ou faire l’amour et des Derniers jours du monde ont eu cette fois « des envies de Suisse, des envies de montagnes« , eux qui ont grandi dans les Hautes-Pyrénées. La lecture du roman de Philippe Djian Incidences(1) aura servi de déclencheur à L’Amour est un crime parfait (lire critique page 37), avec son intrigue criminelle et sensuelle prenant pour personnage central un professeur de littérature à la fac de Lausanne. « L’origine de nos films est toujours le désir d’aller mettre des comédiens dans tel ou tel lieu pour lequel on a eu le coup de foudre« , explique Jean-Marie Larrieu, l’aîné. « Dans le roman, il y avait le grand lac, les montagnes, le campus, beaucoup de descriptions de paysages, d’endroits, ce qui est rare chez Djian qui -il nous l’a dit- ne s’intéresse pas vraiment à cet aspect des choses« , enchaîne Arnaud, d’un an son cadet. Les frères ont réécrit les cours du prof incarné (génialement) par Mathieu Amalric, en les orientant vers… le paysage, « un élément absent du livre mais qui nous permettait de nous installer dans la tête du personnage tout en justifiant notre approche cinématographique chevillée aux lieux et à leur résonance. »

Les Larrieu ont écrit une première adaptation « rapide », avant de demander au producteur de les envoyer quinze jours en Suisse avec un assistant. « On a sillonné le pays dans tous les sens, se souvient Jean-Marie, on a trouvé le gouffre, le campus, le coin où situer le chalet… mais le montage financier du projet a échoué. » C’était en 2011, et il a fallu un an pour que le producteur revienne à la charge avec l’appui de la puissante Gaumont. « Dans l’intervalle, on avait imaginé une coproduction canadienne, et on s’était résolus à partir un mois là-bas pour de nouveaux repérages, sourit l’aîné des frères. Mais on préférait de loin conserver nos options suisses. Pour la Gaumont, c’était égal. Ce qui la préoccupait surtout était la question du casting, pas celle des lieux de tournage… » La négociation qui s’ensuivit fut longue (« La Gaumont, c’est comme un paquebot: il faut du temps pour qu’elle bouge, pour qu’elle sorte du port« ), au point de voir avec inquiétude l’hiver avancer. « Quand enfin ils ont ouvert les vannes, on a foncé. On a commencé à tourner avec douze jours de retard, ce qui nous a poussés à valider au plus vite les premiers repérages qu’on avait faits, raconte le plus loquace des Larrieu. Nous avons repris nos cartes annotées. Nous savions que dans ces endroits-là, nous serions inspirés… »

Sans préméditation

On pourrait imaginer qu’avec leur style précis, leurs mouvements de caméra, leur manière très personnelle d’investir les lieux, les frangins soient du genre à faire un découpage détaillé, à pré-dessiner séquences et même plans particuliers façon storyboard. Rien n’est moins vrai! « Nous arrivons le matin sur le lieu de tournage, on analyse la lumière et on sécurise les axes, explique Jean-Marie, mais on décide presque tout sur le moment même. On filme au feeling, à l’inspiration. Arnaud fait le cadre, cela a bien sûr son importance… » De même, on aurait pu penser que les cinéastes auraient créé ou aménagé eux-mêmes certains lieux de l’action du film, si spécifiques et spectaculaires (ainsi le décor en transparences externe et interne de la fac). Il n’en est rien non plus! « Ce sont tous des lieux existants, reprend Jean-Marie Larrieu, et en fait trop particuliers, audacieux, pour que des gens de cinéma puissent y avoir pensé. Ce sont des architectes qui les ont imaginés, en pensant aux rapports entre ces lieux, les gens appelés à y évoluer, et le paysage autour. Ils se sont posés les questions que nous-mêmes nous posons, nous n’avions qu’à nous intégrer. Sans crainte que les lieux soient trop forts en soi, qu’ils fassent dériver l’histoire ni qu’ils mangent les acteurs… » Et son frère de renchérir: « Le géographique prime, chez nous, sur le biographique. C’est la lutte des deux qui nous intéresse! »

De leur interprète principal, un Mathieu Amalric qu’ils emploient pour la troisième fois, les Larrieu s’émerveillent, comme le dit Arnaud, « qu’il ait -à l’instar d’un Daniel Auteuil- différents âges en lui et soit capable de les exprimer, parfois dans un même plan où il est tout à la fois homme mûr saisi par le désir et enfant innocent. Nous n’avons pas eu besoin de recourir aux flash-backs sur son enfance que contient le roman. On est tout le temps au présent avec lui, toujours dans son point de vue, ce qui fait gagner en complexité puisque la réalité ne nous apparaît que de manière partielle, et qu’en plus il a des blancs, des trous… Que sait-il, au fond, de lui-même? » Le duo a pris un plaisir communicatif à réussir un thriller où s’ébauchent des interrogations de type existentiel, voire psychanalytique (« Une personne n’en est-elle pas plusieurs, à des moments différents?« )… et ce sans pour autant recourir le moins du monde à la psychologie. « On ne réfléchit pas trop, conclut Jean-Marie, on se lâche et on travaille de la manière la plus fluide et instinctive possible. On reste dans le moment et on enchaîne, on avance, quitte à devoir revenir plus tard pour faire un contre-champ! Il y a des habitués dans l’équipe, ils connaissent la méthode… »

(1) RÉÉDITÉ POUR LA CIRCONSTANCE CHEZ GALLIMARD, DANS LA COLLECTION FOLIO.

RENCONTRE Louis Danvers

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