Imamura, l’anthropologue

Désir Meurtrier
Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

QUATRE FILMS RARES ET SUPERBES DU GRAND CINÉASTE NIPPON ILLUSTRENT SA PASSION POUR UN JAPON POPULAIRE, SENSUEL, À LA MARGE.

Quatre films de Shohei Imamura

DÉSIRS VOLÉS (1958), MON DEUXIÈME FRÈRE (1959), DÉSIR MEURTRIER (1964), PROFONDS DÉSIRS DES DIEUX (1968). DIST: ELEPHANT.

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Assistant de Yasujiro Ozu (1), au studio Shochiku, le jeune Shohei Imamura respectait le maître mais aspirait à un cinéma différent. Très différent. C’est à la Nikkatsu, studio plus ouvert à la nouveauté, qu’il allait pouvoir exprimer son désir, à la fin des années 50. Et lancer ce qu’on appellera la Nouvelle Vague japonaise, à laquelle appartiendront aussi notamment Nagisa Oshima et Seijun Suzuki, Yoshishige Yoshida et Masahiro Shinoda. Poursuivant sa politique d’édition des oeuvres du grand cinéaste doublement palmé d’or au festival de Cannes (avec La Ballade de Narayama en 1983 et L’Anguille en 1997), Elephant Films propose quatre de ses premiers films dans sa collection Cinemasterclass (2). L’événement est de taille, d’autant que la restauration et le transfert au format Blu-ray sont de très haute qualité. Chaque film est précédé d’une introduction du critique et historien Stephen Sarrazin, dont les commentaires éclairent la démarche d’un Imamura usant de sa caméra pour opérer comme une anthropologie du Japon. Avec une approche thématique et formelle qui bouscule les codes et les conventions, affichant une liberté farouche en matière sexuelle, singulièrement.

Imamura a 32 ans quand il peut réaliser son premier film, Désirs volés (1958). C’est jeune dans le contexte très hiérarchique du cinéma japonais. S’il était resté à la Shochiku, le natif de Tokyo se serait très probablement retrouvé obligé de faire encore l’assistant durant plusieurs années. Son premier film n’a -logiquement- pas encore l’extraordinaire audace formelle qui marquera son oeuvre, mais cette chronique piquante de la vie d’une troupe de comédiens itinérants à Osaka puis en milieu rural ébauche déjà ce qui sera le « programme » du cinéaste: filmer le Japon populaire et sa vitalité, prendre en compte « le bas du corps » et placer au centre de son cinéma des personnages qui vivent à la marge, sociale, culturelle ou même ethnique. La Nikkatsu n’étant pas trop emballée par le film, Imamura fut contraint à très vite enchaîner deux autres plus classiques. Mon deuxième frère (1959) le verra reprendre son chemin d’auteur original, avec son récit centré sur quatre orphelins confronté à une survie difficile dans une petite ville minière où la crise du charbon fait des ravages. Inspiré du journal intime d’une petite fille de dix ans, le film met en vedette -grande audace pour l’époque!- des « zainichi », des Japonais d’origine coréenne. Sorti cinq ans plus tard, Désir meurtrier est un chef-d’oeuvre absolu, portrait d’une jeune femme vivant en concubinage avec un homme plus âgé, et qu’un cambrioleur (qui l’a violée) tente d’emmener avec lui. Exploitée, humiliée, Sadako luttera pour son bonheur de manière tout sauf conformiste. Imamura signe une réalisation brillante et célèbre le sexe comme il le fera (en couleur cette fois) dans cet autre sommet qu’est Profonds désirs des dieux (1968). Un film prodigieux, ancré dans la culture ancestrale des « premiers Japonais », pêcheurs d’Okinawa aux moeurs et croyances rebelles à la norme.

(1) LE RÉALISATEUR DE VOYAGE À TOKYO ET DU GOÛT DU SAKÉ.

(2) ÉTAIENT DÉJÀ PARUS LA FEMME INSECTE, COCHONS ET CUIRASSÉS ET LE PORNOGRAPHE.

LOUIS DANVERS

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