Michel Verlinden
Michel Verlinden Journaliste

LE GEMEENTEMUSEUM DE LA HAYE EXPOSE LES TOILES D’UN GÉNIE TROP RARE SOUS NOS LATITUDES: MARK ROTHKO. UNE EXPÉRIENCE VISUELLE VIBRANTE À NE RATER SOUS AUCUN PRÉTEXTE.

Mark Rothko

GEMEENTEMUSEUM DEN HAAG, 41, STADHOUDERSLAAN 41, À 2517 LA HAYE. JUSQU’AU 18/01.

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Figure majeure du siècle passé, Mark Rothko (1903-1970) est paradoxalement peu exposé en Europe. Pour preuve, l’accrochage que lui consacre le Gemeentemuseum de La Haye est le premier depuis 40 ans aux Pays-Bas. En France, seuls deux malheureux tableaux figurent dans les collections des musées. Ne parlons même pas de la Belgique, guère mieux lotie. Il ne reste qu’à s’en désoler. Cette malédiction, on ne peut la contrer que par le voyage. Il faut aller traquer les toiles du « rabbin peignant » -un surnom qui a été attribué au peintre en raison de son peu de propension au sourire- aux Etats-Unis -la fameuse Chapel à Houston- ou en Lettonie. Tout le malheur de l’amateur est là car que fait-il s’il n’a pas cette chance? Il se rabat sur ce qui apparaît sans doute comme la plus grande traîtrise à l’égard d’une oeuvre au-dessus de la mêlée: la reproduction. Les reproductions écorchent le génie de Rothko, elles le figent, le rabotent. Non seulement elles gomment la matérialité de ses peintures, composées d’une accumulation de strates, réduisant de cette façon l’aspect de « profondeur légère » de son travail, mais en plus elles échouent à restituer « l’expérience visuelle inouïe« , comme l’écrivait la journaliste Elisabeth Lebovici, que constitue une rencontre avec une toile du maître. Avant tout, un tableau de Rothko est mouvement, vibration, les surfaces se dilatent tout autant qu’elles se contractent, faisant ainsi exploser les limites du format horizontal. A la lumière de ces éléments, on comprend mieux pourquoi toute tentative d’enfermer cette matière vivante, brûlante, supersonique, sur papier glacé, relève du sacrilège.

Le paradoxe Rothko

Un autre malentendu à propos de Rothko consiste à en faire un peintre « simplement » moderne. Le cas de Markus Rothkowitz, son vrai nom, est bien plus complexe que cela. Pour bien l’appréhender, il faut le mettre en parallèle avec un peintre véritablement tourné vers la modernité, Jackson Pollock. Pollock pose deux gestes radicalement modernes: il invente une nouvelle technique picturale, le dripping, et reprend à son compte le principe du « all over » en lui conférant un champ d’application différent. De fait, ce principe qui consiste à se servir de l’entièreté de la toile sans la moindre hiérarchie ne résonne pas de la même façon que chez Klimt et Mondrian qui en avaient déjà fait usage. Rien de tout cela pour Mark Rothko. Celui qui est né à Dvinsk en Russie -aujourd’hui Daugavpils en Lettonie- a toujours affirmé se sentir plus d’affinités avec les auteurs de fresques de l’Antiquité qu’avec ses contemporains. Du côté de la pure technique, on sait que Rothko avait fait sienne la fameuse tempera, un procédé de peinture issu de la Renaissance, qu’il pratiquait en version jaune et/ou blanc d’oeuf. Le tout associé à la peinture acrylique pour un effet de clarté phosphorescente, de transparence, qui n’est pas sans rappeler le travail d’un Piero della Francesca. Cette association de tradition et de modernité signe un temps fort dans l’Histoire de l’art: rarement la lumière et la rétine auront été aussi captives.

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