Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

DEUXIÈME LIVRAISON POUR L’ALIAS DE TERRY MAGSON, JEUNE ANGLAIS QUI REPREND LA TRISTESSE LÀ OÙ NICK DRAKE L’AVAIT INSTALLÉE IL Y A 40 ANS.

Puzzle Muteson

« Theatrics »

DISTRIBUÉ PAR N.E.W.S.

8

Pour écouter ce deuxième album, on est retourné au premier daté de 2011, histoire de vérifier la méta-mélancolie de Mr Puzzle. De fait. En garde était bien une bataille de nerfs défaits, collectionnant dix titres aussi hilarants que les automnes de Nick Drake. Il en a d’ailleurs un peu la voix juste-avant-le-bout-du-rouleau, façon veille de suicide, étirant les mélodies pastorales jusqu’à l’obsession. C’est pour cela que les arrangements du somptueux morceau d’ouverture I Was Once A Horse évoquent la torture de la goutte d’eau: les cordes pincées et répétées de la guitare deviennent source d’effroi. Si on en revient à nos moutons, ce Theatrics est bien le grand frère de l’autre. Puzzle y mange un peu moins ses mots, délaissant les précédentes hachures qui donnaient à la voix des allures de hoquet téléphonique. Il n’en chante pas moins toujours envers lui-même, laissant son vibrato vampiriser les notes. Peut-être un truc d’insulaire: né à l’Isle Of Dogs -presqu’île en bordure de Tamise-, Magson vit sur l’île de Wight et est signé par Bedroom Community, un label islandais. Qui lui a fourni le coproducteur Valgeir Sigurôsson, en team avec Bo Weaver: la paire pratique un traitement homéopathique de fond, comme amener une seconde voix féminine dans By Night ou faire résonner des similis drones électroniques à la manière de sonars sentimentaux. Jusqu’au motif obsessionnel de claviers quasi prog rock (Chair): de la belle chirurgie sonique.

Congères de beauté

Il y a aussi ce piano, toujours en accords mineurs, qui agit à la manière d’un compagnon de route obligatoire: à la fois béquille et amant. Ensemble, lui et Puzzle tentent de meubler ces chemins tourmentés que sont les mélodies, réchauffant ce qu’ils peuvent d’un charbon mélancolique. Il est beaucoup question de solitude, de nuit et d’éléments indomptables dans les textes. Tout cela finit par former des congères de beauté: on peut toujours essayer de réchauffer l’Arctique hein -sans trop d’illusion donc. Sur des interprètes tels que Damien Rice ou Ray LaMontagne (qui lui sont fréquemment comparés), Puzzle a une lenteur d’avance: ses morceaux semblent presque figés, hypnotisés et condamnés à du surplace. Une nouvelle fois, cette congélation volontaire peut faire palpiter la sauce: dans Belly par exemple, où le tempo rincé d’un bout d’accordéon et de choeurs fantômes finit par s’emballer, fausse fantaisie militaire d’une guerre sans vainqueur. Il est commun de dire que la trempe d’un artiste se mesure aussi à la manière dont il rhabille une chanson connue. Dépouiller le True Faith de New Order de sa rythmique et puis le présenter en état de nudité avérée permet de reconsidérer l’original -« Quel sens cela a? », comme dirait Roland Barthes…- et de mesurer les capacités imaginaires de l’interprète. Dans ce cas-ci, elles semblent larges puisqu’il nous y embarque en dépit de toutes les fragilités annoncées. Ou grâce à elles.

PHILIPPE CORNET

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