Nacho Carretero: « Il n’y a jamais eu autant de drogues disponibles sur le marché qu’aujourd’hui »

Nacho Carretero: "Il n'est jamais autant rentré de cocaïne en Galice qu'aujourd'hui" © Miquel Gonzalez
Philippe Manche Journaliste

Avec Fariña, le journaliste espagnol Nacho Carretero propose un passionnant livre-enquête sur le trafic de la cocaïne dans les années 1980 et 1990 dont 80% du produit destiné à l’Europe convoyait par la Galice. Il explique aussi combien la culture de la contrebande fait partie de l’ADN de sa terre natale.

Né en 1981 à La Coruña, Nacho Carretero écrit principalement pour le quotidien espagnol El Pais quand il n’écrit pas des livres d’investigation sur le génocide rwandais ou la guerre en Syrie. En 2015, il publie en Espagne Fariña, une enquête exceptionnelle de rigueur de plus de 400 pages sur le transit de cocaïne par la Galice dans les années 1980 et 1990 avant d’inonder l’Europe. Corruption, intimidation, culture de la contrebande, Fariña possède tous les ingrédients d’un thriller et dépasse carrément la fiction tant le propos donne le vertige. Best-seller, le livre a été décliné en série télé en 2018 (malheureusement indisponible en Belgique pour le moment) avant d’être retiré des librairies pendant cinq mois. Le motif? Un juge n’a pas apprécié d’être mentionné dans l’ouvrage et, dans l’attente d’une réponse sur le fond, Fariña a déserté les rayons avant de réapparaître. Preuve que Nacho Carretero abordait là un sujet sensible. Rencontre avec l’auteur à l’occasion de la sortie de la traduction française de l’ouvrage.

Vous êtes né et avez grandi en Galice. Quels sont vos premiers souvenirs lorsqu’on évoque votre région comme porte d’entrée du trafic de cocaïne en Europe?

Je me souviens que gamin, lorsque je parcourais le journal, des articles mentionnaient des saisies de cocaïne de 200 kilos, voire beaucoup plus, sur la plage pas très loin de la maison de campagne où on passait nos vacances. Je ne me rendais pas vraiment compte de ce qui se passait mais je sentais qu’il se passait des choses bizarres. Mais ça faisait tellement partie de la vie que c’en était presque normal. Vivre en Galice est très différent de vivre en Italie, à Palerme ou en Colombie, parce que là, on a une idée de ce qu’est un mafieux ou un narcotrafiquant grâce à la représentation qu’en fait le cinéma. En Galice, on ne voit pas du tout cela. Ce n’est qu’une fois arrivé à Madrid, lorsque j’avais 21 ans et mes études de journaliste achevées, que j’ai réellement pris la mesure de l’ampleur du phénomène.

Quand avez-vous commencé vos recherches pour aboutir à la publication de Fariña en Espagne en 2015?

En 2013. La première chose fut la récolte des informations qui évoquaient le phénomène. Avant mon livre, il n’y a eu que trois ouvrages publiés sur le sujet. Je les ai lus par ordre de parution mais j’ai surtout parcouru la presse locale. Ensuite, j’ai agencé tous ces faits chronologiquement et j’ai commencé à appeler des juges, des journalistes, des narcos bien sûr, des avocats… Certains acceptaient de me rencontrer quand d’autres refusaient.

Fariña: enquête sur le trafic de cocaïne en Galice, de Nacho Carretero
Fariña: enquête sur le trafic de cocaïne en Galice, de Nacho Carretero© Le Cherche Midi

Ce qui ressort de votre ouvrage, c’est l’incroyable culture de la contrebande en Galice qui est née après la guerre civile espagnole. Comment l’expliquez-vous?

Le trafic de la drogue ne s’est pas développé en Galice par hasard. Quand vous lisez le livre, vous vous rendez compte que la région a toujours été connectée avec les contrebandiers depuis des décennies. C’est une région très pauvre qui s’est débrouillée comme elle a pu après la guerre civile. Ça a commencé avec des médicaments, de la ferraille et même de la nourriture. Il faut se rappeler aussi que le Portugal était sous le joug de la dictature salazariste jusqu’en 1974. La Galice a été abandonnée après la guerre civile et, de l’autre côté de la frontière, l’économie portugaise était florissante.

Le trafic de la drogue ne s’est pas développé en Galice par hasard.

Les premiers contrebandiers étaient admirés par la population et dans les années 1960, lorsque le trafic de cigarettes a explosé, les retombées financières pour la Galice n’étaient pas négligeables. Ensuite, il y a eu le trafic du cannabis jusqu’à celui de la cocaïne au début des années 1980 avec des organisations criminelles qui contrôlaient la police et les politiciens. La corruption était monnaie courante. Quand on me demande pourquoi la Galice et pas les Asturies, j’ai coutume de répondre que c’est parce que chez nous, les structures de la contrebande existent depuis plusieurs décennies.

Pendant vos recherches, qu’est-ce qui vous a le plus surpris? La corruption généralisée au sein des institutions?

C’est un bon exemple parce que, comme je le démontre dans le livre, les accointances entre les narcos et le politique sont réelles et c’est très choquant de découvrir à quel point ces deux mondes sont liés. J’entends parfois dire que le trafic de la cocaïne fait partie du passé mais je peux vous dire qu’il n’est jamais entré autant de cocaïne en Galice qu’aujourd’hui. Dans les années 1980, on voyait les parrains locaux dans les journaux lors d’événements sportifs par exemple et la plupart des gens les connaissaient. La nouvelle génération de mafieux a appris du passé. Ces gens sont invisibles. Et pour la population, comme elle ne connaît pas les visages, c’est que c’est de l’histoire ancienne.

C’est très choquant de découvrir à quel point les narcos et le politique sont liés.

Aujourd’hui, le trafic de la cocaïne s’est aussi incroyablement développé sur toute la Costa del Sol, notamment à Marbella. Un phénomène récent?

Pas tant que cela. La grande différence entre la Galice et l’Andalousie réside dans le fait que, même si les alliances sont très fortes entre les cartels colombiens et les parrains galiciens, leur invisibilité n’affecte pas le quotidien des gens. À la Costa del Sol, le phénomène est international. Les mafias serbes, italiennes, anglaises, irlandaises, albanaises et d’autres encore sont très présentes. La criminalité augmente et la police espagnole n’a pas assez de moyens ni d’hommes pour lutter contre le trafic. À Marbella, vous croisez des jeunes gens au volant de Rolls avec une Rolex à mille euros au poignet et personne n’y prête attention. Ce qui n’est pas le cas en Galice.

L’écrivain américain Don Winslow, auteur de la trilogie narcotique composée de La Griffe du chien, Cartel et de La Frontière est en faveur de la dépénalisation globale de toutes les drogues. Seul moyen, selon lui, d’enrayer le phénomène. Qu’en pensez-vous?

J’aimerais avoir la réponse à votre question. Si vous lisez les chiffres, vous constatez qu’il n’y a jamais eu autant de drogues disponibles sur le marché à l’échelle planétaire qu’aujourd’hui. Il y a plus de cocaïne de nos jours qu’à l’époque de Pablo Escobar et je suis bien incapable de vous dire si une légalisation globale enrayera ce phénomène. Ce que je sais, par contre, c’est que la guerre contre la drogue menée aujourd’hui est un échec.

Fariña: enquête sur le trafic de cocaïne en Galice, de Nacho Carretero, éditions Le Cherche Midi, traduit de l’espagnol par Eric Reyes Roher, 432 pages.

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