Marie Darah, le grand slam

Marie Darah a rapidement fait son trou dans le milieu du slam. Ielle a même participé à un stage avec le fondateur américain du mouvement Mark Kelly Smith. © SAM AMEZIAN
Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

Afrodescendant·e, gender fluid et végan·e, Marie Darah est le·la premièr·e poète·sse francophone champion·ne de slam en Belgique. Alors qu’ielle s’apprête à disputer les championnats d’Europe et à monter sur scène avec Cloé du Trèfle, l’artiste bruxellois·e et carolo revient sur une vie méchamment cabossée.

Mardi matin. Dernier étage d’un immeuble du quartier du Châtelain à Ixelles. Marie Darah, suivi·e (1) toute la journée par une photographe, accueille dans sa cuisine. Né·e à Charleroi en 1989, comédien·ne de formation, ielle se fait tardivement connaître dans le monde de la littérature, de la poésie et du slam avec un livre coup de poing Depuis que tu n’as pas tiré et un titre de champion·ne de Belgique. Rencontre à domicile avec un·e habile et puissant·e manieur·ieuse de mots. Une personnalité à la force et à la sincérité désarmantes.

À quoi ressemble ton enfance?

Ma mère est femme de ménage. Mon père est d’origine africaine. Il est parti pendant la grossesse. Ma mère dit que c’était un mariage d’amour et je la crois. Il parlait anglais. Elle pas. Est-ce qu’ils se sont bien compris sur ce qu’ils voulaient faire? Je ne sais pas. Je grandis dans une famille très pauvre. Gros soucis familiaux. Mon grand-père est un monstre violeur, pédophile. On vit dans un quartier pour vieux de Marcinelle. Je suis le·a seul·e métis·se de mon école… À sept ans, je me fais abuser par mon cousin et mon parrain. Du coup, ma mère plonge dans l’alcoolisme. Elle comprend qu’elle n’arrivera pas à me protéger. Ça la détruit. Alors, elle boit. Je la ramasse tous les jours par terre quand je rentre de l’école.

Tu t’évades dans la musique?

Ma maman repère que j’ai une relation privilégiée avec la culture et se débrouille pour que je puisse faire ce que je veux artistiquement parlant. Quitte à mener de front six ou sept boulots. Je commence le piano à quatre ou cinq ans avec le solfège. Je chante aussi. Comme dans la chorale, j’y vais trop fort, on m’envoie en section opéra. Maman m’offre un piano pour mes 7 ans. Je suis fan de Lara Fabian. Je sais. C’est chelou. Je veux tout faire comme elle. Je fais beaucoup de sport aussi. Et je m’en sors bien à l’école. Pas besoin de me fouler. J’ai la mémoire photographique. Ma mère m’a dit: faut pas doubler sinon tu n’auras pas de bourse. Je vis plein de trucs trash par rapport au racisme mais je ne lui en parle pas. Elle souffre déjà bien assez comme ça.

Ce racisme émane des autres élèves ou du corps professoral?

Des autres gosses. Mais le racisme est systémique. On me retourne des doigts à la récré. On me lance des trucs dessus. Et de l’autre côté, on me dit: n’en parle pas, sinon tu auras encore plus de problèmes. À un moment, tu fais juste des allers-retours entre l’école où il se passe des trucs chelous, où on te coince dans les toilettes pour te déshabiller, et la maison avec une chouette mère, une chouette femme qui tombe de plus en plus dans l’alcoolisme. Mon enfance et mon adolescence à Charleroi, ça va être ça. Lui cacher aussi que quand je sors, on traîne avec des dealers qui engrossent mes copines. Tout ce monde-là de la rue qu’elle ne connaît pas du tout. Je fais partie d’une espèce de gang de filles. C’est pas les États-Unis mais elles se défoncent quand même beaucoup la gueule. La beuh, le shit… Quelques-unes tapent de la coke. Je suis un peu épargné·e parce que studieux·se et fort occupé·e mais on fait des trucs débiles. On sniffe n’importe quoi. On s’organise des soirées pharmacie. On ramène des médicaments de nos parents. On les met dans un gros bol. On tire trois cachetons et on gobe ça avec de l’alcool. Si tu tires trois bons trucs, c’est chouette, mais quand tu chopes trois décélérants cardiaques… À l’époque, je suis anorexique et boulimique. Je m’auto-mutile beaucoup. Je cache tout ça à ma mère. Et puis, je m’échappe enfin. Je n’ai jamais doublé. J’ai décroché ma bourse. Et je suis venu·e à Bruxelles. Je m’écarte un peu de ces filles qui se dirigent vers un vortex que je vois venir. Moi, mon objectif, c’est de partir. Je sais que ça va changer ma vie.

Dans la capitale, tu entres au conservatoire…

C’est violent. Je remarque que tout le monde ne s’est pas fait abuser durant son enfance. Que tout le monde ne vit pas avec un parent alcoolique minimum. Que ce n’est pas la misère comme à Charleroi. La misère culturelle aussi. Ça a changé depuis. Je félicite mes potes qui sont restés et qui ont fait le taf. Qui ont participé à redynamiser la ville. Moi, j’avoue, je me suis cassé·e. Il y a 20 ans, c’était trash et c’était triste. Il n’y avait rien. Au conservatoire, ça ne se passe pas très bien. Je suis accepté·e mais je n’ai jamais vu que deux pièces dans ma vie avec l’école. Tout le reste, c’est des cassettes vidéo. La série des Au théâtre ce soir. Les grands classiques du boulevard, Jacqueline Maillan et compagnie.

D’où te vient ton amour des mots?

Enfant, quand je fais du piano, c’est très vite accompagné par la chanson. Je suis fan de Lara Fabian, une femme qui écrit ses textes et compose sa musique. Mais j’écoute aussi Serge Gainsbourg et Marilyn Manson. Il y a également Les Fleurs du mal de Baudelaire. On l’étudie à l’école. Ça passe au-dessus de la tête de tout le monde mais moi je bugge. Puis, Jacqueline Harpman est un gros choc. Je savais plus ou moins qu’une femme pouvait écrire. Mais qu’une femme belge née à 50 kilomètres de chez moi puisse sortir un livre, je n’avais pas réalisé que c’était possible. Il y a J.K. Rowling aussi. Je suis de la génération Harry Potter. Je comprends qu’on peut créer un univers avec des mots. Faire entrer le monde entier dedans. Avoir un impact. Ma mère a quelque chose d’artistique très fort en elle. Elle n’a jamais pu l’exploiter parce qu’elle a eu une existence encore plus merdique que la mienne. Sinon, à 13-14 ans, je regarde Vol de nuit, l’émission littéraire avec Patrick Poivre d’Arvor. Je mate ça à 1 heure du matin. Je prends des notes. J’aime bien lire le dictionnaire aussi. Il y a enfin ce truc de justice. Rendre justice avec les mots. Pouvoir expliquer aux gens ce qui se passe dans ma tête. Se créer aussi une autre réalité que celle que j’étais en train de vivre. Les mots permettent de partager les chouettes et les mauvais trucs. C’est à la fois pour dénoncer et pour s’échapper. Ils ont une incidence. J’en ai reçu beaucoup des mots, des durs, quand j’étais enfant. Et ça peut rester. Mes slams partent souvent de ça d’ailleurs, d’un truc qu’on m’a dit quand j’étais gamin·e. C’est dingue comme tu peux te souvenir clairement du moment où on t’a dit un truc. De l’effet que ça t’a fait. De la sensation que ça t’a procurée.

« Je suis en train d’écrire un roman sur ma mère et ma grand-mère. La suite, ce sera probablement sur mon père. Il vient du Ghana, habite à Etterbeek. J’aimerais à un moment aller frapper à sa porte. Je pense qu’il y a beaucoup d’incompréhension entre nous. »© CÉCILE QUÉNUM

Tu te sens bien à Bruxelles?

La première année, un concours de chant se passe super mal. Je suis en studio pour enregistrer une maquette à Charleroi. Les ingés son oublient de couper leur micro et disent: « Elle ne sait pas chanter. Elle pense qu’elle va devenir qui? Céline Dion? Lara Fabian? » Je suis dans la cabine. Ils détruisent mon rêve de gamin·e. J’ai 18 ans. J’ai raté l’examen d’entrée en chant. Pas assez le niveau. Je suis rentré·e en théâtre in extremis. Ma mère m’a trouvé un petit kot. Et là, même pour un truc pas opéra, on me dit que je ne vais jamais y arriver. Je fais une tentative de suicide. Au conservatoire, ça ne va pas du tout. On me dit des trucs très limites et me sort des phrases hyper glauques… « Tu es comme une Ferrari avec un moteur de 2CV. Belle carrosserie mais ça n’avance pas… » « T’es comme une athlète tahitienne, c’est beau à regarder mais ça sert à rien. » « Tu devrais aller voir un orthophoniste pour ta bouche. Je pense que tes lèvres sont trop grosses. Tu n’arrives pas à articuler. » Je commence à vachement picoler. Je suis à la vodka le matin, avant les cours. C’est une tentative de suicide prolongée, je crois. Je termine le cursus avec des bons points mais je ne vais pas arriver à exercer mon boulot de comédienne. J’essaie les castings. Mais tu en vois beaucoup des Black et des métis·ses sur scène proportionnellement au nombre de diplômés? Dans ma tête, c’est « jamais de dette ». Du coup, je travaille dans des bars, le milieu de la nuit, l’horeca. Notamment au Théâtre du Parc… Payer les factures, payer la drogue. Je couche avec des hommes pour pouvoir financer mes soirées. C’est de la prostitution en fait. Je ne fais pas le trottoir mais clairement, si je peux coucher avec mon dealer pour avoir ma came… À la fin, ce n’est plus que se lever avec des boissons énergétiques, dessaouler, aller bosser et puis ressortir.

Plus de théâtre?

Pendant sept ans, il n’y a pas grand-chose. À part des projets qu’on a montés nous-mêmes et qui nous ont fait perdre du fric. Des projets dans lesquels tu mets beaucoup d’énergie et qui s’arrêtent au bout d’une semaine… Il y a trois ans, je rencontre les VSB, les Voyageurs sans Bagage. C’est une compagnie de la diversité. Je les accompagne à Avignon pour babysitter le bébé d’une amie. Au moment de leur première parisienne, une comédienne arrête. Je connais le spectacle et reprends son rôle au pied levé. Ça fait trois ans que je bosse avec eux. Je me rends compte que c’est de ça dont j’ai besoin dans ma vie pour être heureux·se: être sur les planches.

Comment tu arrives au slam?

Je travaille dans un resto végan et un jour, je me fais braquer avec une arme à feu par un afrodescendant. Je ne sais pas s’il est né ici ou pas. Je me demande comment j’en suis arrivé·e là. J’ai arrêté de boire depuis un an. Je me suis fait aider. J’ai quitté Charleroi. Et je me fais braquer par un petit jeune pour une caisse de 800 balles. Ça remet tout en perspective. J’annonce à ma psy: dans 500 jours, je compte me suicider. Je ne vous le dis pas pour que vous m’arrêtiez, je vous le dis pour que vous m’aidiez à partir en paix. Mes dernières recherches sur Internet, c’est les pompes funèbres. Je ne veux pas laisser mon corps sur les bras de mes colocs… On est à l’été 2020. Avec le confinement, plus rien à faire. Je retombe dans la drogue à mort. Je fais de la merde. Mais si je dois accomplir un truc avant de partir, je veux écrire cette situation improbable où je me fais braquer par un jeune qui me ressemble. On se regarde et on se dit: qu’est-ce qu’on fout là? Une pote travaille chez Maelström (maison d’édition bruxelloise dédiée aux écritures poétiques, NDLR) et me conseille de participer à leur concours Bruxelles se conte. J’envoie mon manuscrit. Et elle me dit: « L’originalité de ton livre, c’est que c’est écrit en slam. » Quoi? Comme Grand Corps Malade? Elle me suggère de faire une scène ouverte au 140: Les Fleurs du slam et j’écris Les Fleurs du mal. En gros, c’est comment transformer le mal qu’on a en nous et le mal qu’on a pu nous faire en art. Je retrace vite fait et poétiquement ma vie à Charleroi. Les coupures, la boisson, l’alcool. Et l’idée qu’on peut en faire des fleurs de tout ça. Je rencontre Lisette Lombé, tout le milieu poétique et littéraire que je ne connais pas en tant que comédienne. Quelques jours plus tard, j’apprends que j’ai gagné le concours de la maison d’édition.

Tu te dis au milieu d’un rond-point d’intersectionnalité.

Je suis la minorité précaire. Identifié·e femme. Assumé·e non binaire. Afrodescendant·e. Végan·e. Victime. Je n’ai pas du tout de culture africaine. J’ai été élevé·e par des Blancs racistes. Un racisme bête et ordinaire de milieu précaire. Et j’ai été bisexuel·le très tôt. Je n’arrive pas à choisir un seul combat. Il faut trouver un mot d’ordre plus général pour réussir à respecter tout le monde. Le traumatisme que j’ai ressenti suite à l’abus sexuel de moi petit·e, ça a encore renforcé mon véganisme. On me prend, moi, pour faire ce qu’on veut comme on prend l’enfant d’une vache. Mon plus gros combat, c’est celui qui réunit tous les autres. Ah, des antiracistes! Zut, ils mangent de la viande. Ah, des végan·e·s! Merde, ils ne sont pas féministes.

Et maintenant?

Il y a les championnats d’Europe de slam le 8 décembre. Les gens pourront voter sur Internet. Je devrais sortir en février un recueil de poèmes que j’ai écrits sur l’année écoulée. Et je prépare un spectacle avec Cloé du Trèfle dont on présentera une première version au Jacques Franck le 14 décembre lors d’une soirée Level Up. Lézarts Urbains assure un suivi d’artiste de deux ans. J’ai été pris·e sur dossier. Je n’ai jamais appris à gérer une carrière qui n’était pas là. Je suis un·e paumé·e administratif·ive. Je suis vite dépassé·e par un papier. Bref, ça t’apprend tout ça. En plus de l’artistique, du coaching scénique et d’écriture. Le livre Depuis que tu n’as pas tiré a sa petite vie et j’ai voulu en faire un spectacle. C’est un conte urbain musical, entre le concert et le seul en scène. Je le dis. Je le slamme. Il y a des parties théâtralisées aussi. La musique de Cloé forcément. On essaie de recréer une ambiance bruxelloise. Je me dis que la vie est injuste. On ne peut pas prétendre qu’on a le choix tant qu’on n’a pas tou·te·s droit aux mêmes choix. C’est ma bascule à moi dans le militantisme. Du coup, ça va être le sens de ma vie: lutter contre un système d’exploitation qui décide qui vaut la peine ou pas. C’est le même truc avec les animaux. Cette espèce-là, c’est OK de la manger. Mais qui décide? Tout tourne autour de cette question de pouvoir.

(1) Cet article a été rédigé en écriture inclusive à la demande de Marie Darah.

Les championnats d’Europe de slam auront lieu le 10/12 au centre culturel Jacques Franck à Saint-Gilles. Marie Darah se produira aussi le 11/12 dans le cadre de l’exposition Witches à l’espace Vanderborght à Bruxelles et le 14/12 pour la soirée Level Up au Jacques Franck également.

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