Le Serpent des blés

© National
Fabrice Delmeire Journaliste

La jeune Macey et sa mère font route vers Feldon en vue d’un pique-nique au pied des collines. La première tient Le Guide régional des insectes dont sa maman lui a récemment fait cadeau. La seconde, se rongeant le coin d’un ongle, se demande à quoi ressemble ce biologiste venu de New York étudier les serpents. Apparaît Mitchell, “ physique de bûcheron qui écrirait des poèmes à ses heures perdues”, fantasque et beau parleur. Le visage éclairé d’un sourire intérieur, la mère de Macey pensa: “ Si on a envie d’être élégantes aujourd’hui, si on veut se faire belles, (…) Ça ne regarde que nous.” Dans le tableau Cape Cod Morning d’Edward Hopper, une jeune femme blonde, arc-boutée à la baie vitrée, regard éperdu jeté par-dessus les blés, semble attendre désespérément qu’on vienne la chercher… Il en va de même dans ce premier roman où la mère de la fillette, consumée par l’impatience, espère qu’on l’enlève. Crépitement de l’air, tache jaune du hanneton sur le pare-brise, visage rouge du garde forestier pouces fichés dans le ceinturon: c’est le tableau d’une rencontre repeint d’une rafale de soleil. Touche rapide, primauté de la couleur, geste fluide, à l’affût le temps d’un pique-nique ou d’un barbecue, le photographe T. M. Rives détoure la profondeur psychologique de ses portraits dans le rapport aux autres. Jusqu’à l’heure où les ombres s’allongent et les sourires se défont, les grandes attentes qui courent le risque d’être déçues, la solitude des tableaux du soir, l’Américain signe un chef-d’œuvre impressionniste et vibrant.

De T. M. Rives, éditions Zulma, traduit de l’anglais (États-Unis) par Lucien d’Azay, 96 pages.

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