[le livre de la semaine] Haruki Murakami – « Première personne du singulier »: je et un autre

Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Haruki Murakami se livre à la première personne (ou pas) dans un magnifique recueil de nouvelles auquel il adjoint un récit consacré à la vie de son père.

Si on le sait amateur de base-ball, passionné de jazz et adepte rigoureux de la course à pied, à laquelle il consacrait en 2007 une Autobiographie de l’auteur en coureur de fond, Haruki Murakami reste, à bien des égards, un mystère, le plus illustre des écrivains japonais contemporains ayant fait de la discrétion la jumelle de sa notoriété. D’où une curiosité redoublée à la découverte d’un recueil de nouvelles intitulé Première personne du singulier où l’auteur de 1Q84 s’amuse à laisser planer un doute sur l’identité du narrateur, lui ou un autre? Ce flou artistiquement entretenu, c’est une collection de textes fort personnels qui se donnent à découvrir avec cette apparente simplicité se parant d’étrangeté qui n’appartient qu’à Murakami. Ainsi, dans Charlie Parker plays bossa nova, où un étudiant ayant imaginé un album réunissant Bird et Antonio Carlos Jobim dans un article, a la surprise de le découvrir chez un disquaire new-yorkais quelques années plus tard, le récit se déployant, vertigineux, jusqu’à libérer une musique qui « m’atteignit au plus profond de l’âme, dans son noyau même. Après l’avoir écoutée, vous êtes transformé physiquement, ne serait-ce que dans des proportions imperceptibles. »

[le livre de la semaine] Haruki Murakami -

Un effet proche de celui produit par ces huit magnifiques nouvelles, venues happer le lecteur pour l’entraîner en des lieux où « des fragments de réalité et d’irréalité permutaient entre eux au hasard« , à l’écoute d’un singe philosophe serveur dans un ryokan miteux (Les Confessions du singe de Shinagawa) ou à la rencontre, autour du Carnaval de Schumann, d’une femme à la laideur n’ayant d’équivalent que la sophistication (Carnaval). Deux motifs parmi d’autres d’un recueil où le trouble naît au détour d’événements ténus, la mélancolie aussi, l’auteur se livrant en creux ou à visage découvert, comme dans Recueil de poèmes des Yakult Swallows où il évoque son père.

À cet ouvrage où s’exprime avec éclat son talent pour la forme courte, s’en ajoute un autre ouvertement autobiographique celui-là, Abandonner un chat: Souvenirs de mon père. Le court récit s’ouvre sur une anecdote curieuse lorsque, enfant, Haruki Murakami était parti à vélo avec son père abandonner la chatte de la maison à la plage. Pour découvrir, rentrant chez eux le coeur rempli de tristesse, que cette dernière les avait devancés, décision étant prise de la garder. S’ensuit l’évocation sensible d’un homme durablement marqué par la guerre sino-japonaise, et de leur relation, complexe et intermittente -20 ans de silence avant de parvenir « à une espèce de réconciliation » . Et à la conviction, par-delà les béances, d' »un lien flagrant » cristallisé autour de cet épisode d’enfance, pour conclure: « C’est l’accumulation de ces choses minuscules qui m’a formé, qui a fait de moi l’homme que je suis à présent. »

Première personne du singulier

Nouvelles. De Haruki Murakami, éditions Belfond, traduit du japonais par Hélène Morita, 160 pages. ****

Abandonner un chat: souvenirs de mon père

Livre illustré. De Haruki Murakami, éditions Belfond, traduit du japonais par Hélène Morita. 64 pages. ****

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