Que reste-t-il à la fiction lorsque s'étalent à toute heure, sur tous les écrans, les mésaventures d'un président et de son équipage qui brouillent en permanence les cartes du réel? Peu à peu sortie de la sidération, la fiction américaine a tendu un miroir sans fond de teint à sa présidence.
...

Que reste-t-il à la fiction lorsque s'étalent à toute heure, sur tous les écrans, les mésaventures d'un président et de son équipage qui brouillent en permanence les cartes du réel? Peu à peu sortie de la sidération, la fiction américaine a tendu un miroir sans fond de teint à sa présidence. Démarrée en l'an III avant Donald Trump, la série House of Cards, qui spéculait sur l'accession à la présidence du manipulateur et prédateur Frank Underwood, a vite été dépassée par les scénarios accompagnant l'entrée du milliardaire au 1600 Pennsylvania Avenue. Dans ce virage serré pris par les représentations du pouvoir et de son exercice, la satirique Veep (2012-2019), créée par Armando Iannucci, a tenu la corde grâce à un registre caustique délicieusement mis en bouche par Julia Louis-Dreyfus en vice-présidente gaffeuse et indéboulonnable. Las, de ce côté-là aussi, la formule a été dépassée par le champ lexical de l'actualité. Le thriller d'espionnage Homeland (2011-2020) a imaginé dans sa sixième saison, écrite durant la campagne de 2016, l'élection de la première femme présidente, Elizabeth Keane, anticipant à tort sur celle d'Hillary Clinton. Les scénaristes se sont adaptés et ont exposé Keane en adepte des fake news, autocrate faisant vaciller les bases démocratiques du pays. Dans un registre réussi d'anticipation, la britannique Years and Years (2019) laissait elle aussi passer en filigrane la figure de Trump: sa réélection était l'une des prémices d'un déséquilibre mondial et de l'avènement politique de Vivienne Rook (Emma Thompson), businesswoman propulsée au pouvoir par ses positions politiques outrancières. Toute ressemblance n'étant pas fortuite. Les séries ont fini par sortir de la sidération pour affronter la substantifique moelle des années Trump. The Morning Show (2019), avec sa description du harcèlement sexuel érigé en culture d'entreprise sur une chaîne rappelant Fox News, a mis en exergue la toxicité d'un monde dont Trump n'est que le héraut visible et tapageur. Parallèlement, la trame juridique de The Good Fight (2017) ausculte les méandres du système politico-financier et bouscule les certitudes dans une deuxième saison dont les titres égrainent l'ordalie d'une présidence (Jour 415, Jour 492, etc.) qui explose tous les cadres de référence et se nourrit de confusion. La matière littéraire a, elle aussi, fait son oeuvre: adaptant pour HBO le roman de Philip Roth Le Complot contre l'Amérique, David Simon y a vu un brûlot implacable contre le changement de paradigme d'une présidence ouvrant une voie royale aux discours de haine, à la ségrégation, au racisme et au suprématisme. Ce monde où se déchaînent les forces de la violence a trouvé corps derrière les masques des Watchmen de Damon Lindelof (2019) ou dans les créatures horrifiques de Lovecraft Country (2020). La figure du monstre hante enfin le pourtant réaliste The Comey Rule, adaptation du livre de l'ancien directeur du FBI congédié par Trump peu de temps après son élection. Dans une reconstitution minutieuse, en deux épisodes, s'y déploie l'accession au pouvoir d'un président saturnien dévorant en temps réel les éléments du récit fondateur de l'Amérique, inaugurant à un monde où les faits et la loi n'existent plus.