Ceci est la version longue de l'interview parue dans Le Vif/L'Express du 1er juillet 2021.
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Parisien ayant connu la vie migrante d'enfant de haut fonctionnaire, ce quinqua courtois sort en ce début d'été 2021 son cinquième album solo. Rêve capital flirte toujours avec des chansons aussi gazeuses que mélodieuses.Mais au-delà de l'impression de fin crooning-cocktail sur soleil couchant, BB travaille toujours la matière, pour lui donner un sous-texte au-delà de la mélancolie lumineuse. Parfois sombre, comme les enjeux contemporains. Et toujours surprenants comme le Ben & Bertie Show, émission TV conçue par BB pour la chaine Paris-Première et désormais visible sur le net. Une sorte d'anti-Taratata, et ses fastidieux mouvements de caméras. Marque goûteuse de celui qui fonde, il y a vingt-cinq ans, une compagnie de disques baptisée Tricatel, du nom d'un personnage du film de Gérard Oury, L'aile ou la cuisse. Pas vraiment un long fleuve tranquille. Surtout lorsque les huissiers débarquent en 2002 dans les bureaux Tricatel, en plein milieu d'une interview d'Helena Noguerra - soeur de Lio - menée avec VSD, et embarquent tous les instruments présents. Juste une autre péripétie de la saga tricatelienne inaugurée en 1996 par l'album de Valérie Lemercier, alors compagne de Bertrand. L'actualité du chanteur-patron tient aussi à un livre copieux en infos et images, Tricatel Universalis, édité fin 2018 chez Cocorico mais plus que jamais d'actualité.Dans le livre Tricatel Universalis, une phrase du jeune Benjamin Kerver du groupe Shades, signé sur votre label, vous présente ainsi: "Tricatel est un peu un hôpital psychiatrique dont Bertrand Burgalat serait le médecin en chef"...Benjamin dit cela parce qu'il est devenu psychologue (il rit). Souvent, il s'agit d'une allusion au fou qui dirige l'hôpital. Lorsqu'on crée un label, la dimension humaine est extrêmement importante: je suis autant attaché aux personnages qu'à leur musique. Si quelqu'un fait une musique incroyable mais via une personnalité pas très sympathique ou guère intéressante, j'hésiterai beaucoup. Il y a toujours le débat poncif entre l'artiste et l'homme, mais l'expérience m'a montré que chez les gens dont j'aime la musique, même lorsqu'ils sont chargés d'angoisse, il y a toujours une continuité entre eux et ce qu'ils produisent. Même si faire un disque en studio, c'est comme partir en bateau ou en montagne et découvrir que l'autre peut-être superpénible.Tricatel compte aujourd'hui une cinquantaine d'albums très éclectiques, de Valérie Lemercier à Michel Houellebecq, de Chassol à André Popp. Votre catalogue est fantastiquement multiple. Comme votre parcours, fils de haut fonctionnaire?Cette éducation-là, je me la suis reconstituée il n'y a pas si longtemps. Mon père est mort quand j'avais vingt ans, j'en avais quarante quand cela a été le tour de ma mère et un peu moins quand ma soeur aînée est à partie aussi. J'ai été un enfant très protégé. Mon père, qui avait la fonction de préfet, travaillait beaucoup, et ma mère socialisait pas mal dans son sillage. A Vannes, j'avais sept ans et j'allais à l'école tout seul.Le rapport au père, ancien résistant, gaulliste?J'ai récemment retrouvé une lettre que mon père m'avait écrite alors que j'avais 11 ans. Il avait parfaitement vu tout ce qu'il y avait dans ma personnalité, y compris ce qu'il y avait de pénible (il sourit). C'est aussi l'âge où j'ai été diagnostiqué diabétique: mes parents étaient dévastés. C'est pour cela que j'ai fondé une association qui tente de dédramatiser et de rendre réaliste cette maladie, Diabète et méchant.Dans l'actuel milieu musical, bourré d'ego et d'entourages flagorneurs, vous vous distinguez par une forme de courtoisie, d'érudition et de volonté de contextualiser vos choix esthétiques. Un héritage?Je suis l'héritier de plusieurs générations habitées par le service public. Je suis l'héritier de plusieurs générations habitées par le service public. Des gens qui venaient d'un village dans les Pyrénées: mon arrière-grand père avait des troupeaux en montagne et puis il est devenu gendarme. Mon grand-père, militaire, avait été gravement blessé en 1914, gazé à l'ypérite. Mon père a été cadet de la Défense à Saint-Maixent et s'est battu en 1940, et puis a accompagné le général de Lattre de Tassigny. J'ai d'ailleurs toujours la cape de celui-ci, offerte par sa veuve. Une lignée extrêmement respectueuse de la chose publique, à l'époque où les préfets avaient un pouvoir exorbitant par rapport à aujourd'hui... Il imaginait que je ferais Sciences Po ou l'ENA. J'ai passé mon bac à 16 ans, mais dès mon premier jour en fac de droit, j'ai compris que ce n'était pas pour moi.Pourquoi le droit?Quand j'habitais en Corse, j'avais rencontré un avocat à l'ancienne, Jean-Baptist Biaggi, assez fantasque. De droite, ayant donc pris un cheminement politique. Comme Badinter dont j'avais lu le bouquin sur la peine de mort. Avec des copains, j'allais assister aux procès du tribunal correctionnel d'Ajaccio, plutôt truculents, chaque mercredi.Vous avez vécu au gré des nominations de votre père, dans différents endroits: les Landes, le Morbihan, Colmar, Bobigny, Ajaccio, Dijon. Plus un séjour, seul, à Londres. Quelles sont les conséquences de ces errances sur votre parcours artistique et personnel?Pratiquement, je changeais généralement de ville en cours d'année, et perdais donc du jour au lendemain, mes amis. Dans une époque évidemment sans internet. Où il fallait parfois attendre deux ans pour avoir le téléphone. Toujours à l'école publique: mon père pensait que cela faisait partie d'une certaine logique républicaine, étant fils de préfet. Je me retrouvais donc souvent dans des lycées pilotes, expérimentaux, post-soixante-huitards: d'où deux ans à Colmar à faire des montages vidéos, à ne rien foutre (rires). Rétrospectivement, j'avais honte d'être fils de préfet parce que ces lycées étaient en général dans la ZUP (Zone à urbaniser en priorité) et donc mes copains habitaient en HLM. Moi, dans les palais de la république!Que vous apprend le fait d'avoir vécu sous les ors de la république?Ce sont des endroits très beaux, parfois un peu amochés par le temps. On a le sentiment de ne pas habiter chez soi. La notion d'être de passage m'a servi par après à être moi-même face à des personnes très différentes. Avoir une absence totale de jugement: les origines doivent être exonératrices. Empathique, donc?J'ai du mal à utiliser le mot, comme celui de résilience. A force d'être brocardés, pas toujours à bon escient, ces mots perdent un peu de leur sens. Essayer d'être utile, m'intéresse beaucoup. Peut-être parce que je ne suis pas un jouisseur: cet été, je ne rêve pas d'aller bronzer.A quel moment avez-vous envie de tuer le père? Politiquement parlant. J'ai vécu les années 1970 au pied de la lettre. L'affrontement intergénérationnel était généralisé: je pensais qu'il fallait tout le temps emmerder mes parents, et je l'ai beaucoup fait. C'était l'époque du triomphe du marxisme. Pour les éducateurs du foyer des jeunes de Lusson, dans les Pyrénées, où je revenais en vacances, Giscard était quasi fasciste (rires). Et les profs de lycée étaient tous PC (Parti communiste). J'ai eu le même rapport avec le marxisme qu'avec la religion. J'aurais adoré croire qu'il y a une vie après la mort, que l'Union soviétique et la RDA étaient des pays idéaux, mais bon... Je lisais Charlie Hebdo mais pas Marx. Et puis lorsqu'on vit sous les ors de la république, c'est un peu indécent de se reconnaître communiste.Et puis vous rencontrez d'autres gens qui vous branchent sur les Solidaristes, future Troisième Voie, mouvement d'extrême-droite initié par Jean-Gilles Malliarakis. Expliquez-nous.A Dijon, je rencontre cette bonne société, bourgeoise, qui me voit un peu comme un plouc. Mes parents ne m'ont pas appris à socialiser: je croyais que les rallyes étaient des courses automobiles (rires), je n'avais pas les codes. Je trouve alors que ces gens qui sont très anti-communistes mais refusent la société de consommation et ont une grande liberté de moeurs, sont intéressants. Donc, j'ai dix-sept ans, je casse les pieds à mon père, qui est de droite, entre de Gaulle et Raymond Aron. Je l'emmerde notamment sur de Gaulle qui a laissé tomber les harkis et a mis au pouvoir de façon très cynique, une junte militaire en Algérie. Toujours là, soixante ans plus tard. Mon père avait peur de mes convictions parce qu'il savait que j'étais en train de flinguer ma vie: je pratiquais une forme de suicide social.Pourquoi laissez-vous tomber cette option-là?Cela dure trois-quatre ans. Je ne lâche pas tout de suite parce j'ai fait des efforts mais je finis par me rendre compte que tous les clichés que l'on peut avoir sur ces milieux-là, je risque d'y ressembler. Et puis le monde de Yalta s'effondre, et donc on ne peut plus être contre l'Est.Votre nouvel album est musicalement agréable, cocoonesque, riche en arrangements et en mélodies. Et aussi, sans être au premier degré politique, il est contemporain, sociétal. Vous y donnez des signes, des phrases faisant allusion aux feux en Amazonie (L'attente) ou à la problématique du harcèlement (L'homme idéal).Je considère que tous mes disques ont une sorte de fibre sociétale, voire politique. Mais une chanson doit servir à ce que l'on ne peut pas dire autrement: dire à quelqu'un qu'on en est amoureux, par exemple. En musique, on peut décrire notre époque en filigrane mais il faut être le plus personnel possible, pas par calcul ou peur de prendre position. Bertrand Burgalat ressemble donc un hybride ou plutôt une fractale, infinie... A la mode ou pas.La seule chose que je fais avec la mode, c'est de la refuser.Je pense à la mode vestimentaire, non seulement par votre élégance, mais aussi le fait que vous partagez votre vie avec Vanessa Seward, styliste ayant notamment travaillé pour Azzaro. Le côté chic parisien...Face à toute mode dominante ou esthétique, j'essaie de faire un pas de côté parce qu'elle a des systématismes. Le rôle d'un label comme le mien est de proposer des alternatives, de ne pas s'engouffrer dans la mode. Il faut essayer à chaque fois autre chose. Quant au côté chic, je n'ai jamais essayé d'être un personnage. Je ne suis pas mondain; ce qui m'intéresse, c'est d'essayer de faire des choses utiles. J'habite à côté de Paris, dans une tour à Courbevoie, du côté de la Défense, mais je pourrais vivre à Angers.Il y a une vingtaine d'années, vous habitiez un appartement d'allure pompidolienne dans le XVIIe arrondissement parisien...C'était un appart de la fin des années 1940, celui de l'ancien impresario d'Edith Piaf. Je l'aimais beaucoup mais il était dans un sale état, cela pétait de partout, les fuites plombières et compagnie.Dans le top de vos rencontres, il y a celle du groupe slovène Laibach, que vous rejoignez dans ce qui est encore la Yougoslavie...Oui, Tito (1892-1980) est encore en vie et certains membres de Laibach ont été mis en prison. J'ai 25 ans et je rencontre ces gens pour le moins intrigants: ils viennent d'un pays communiste et sortent une musique aux relents sérieusement totalitaires. En même temps, ils ne sont pas du tout fascinés par cela! Mais ils veulent maintenir une forme d'opacité sur leur identité réelle.Dans le livre Tricatel, Daniel Miller, patron de Mute (label de Depeche Mode, Nick Cave, etc.), a cette phrase formidable: "Dire que Laibach est fasciste, c'est comme dire qu'Hitler était peintre"...Oui (rires)! Ils m'apprennent beaucoup, musicalement, mais pas seulement. Je me retrouve au coeur d'un pays qui va exploser, puisque ce sont les Slovènes qui vont démarrer tout cela, le démembrement de la Yougoslavie. Pays déjà à part puisqu'il n'est pas dans le Pacte de Varsovie. Et Tito comprend qu'il faut laisser partir les Yougoslaves à l'étranger parce qu'ils vont ramener des devises au pays. C'était l'équivalent communiste de l'Espagne franquiste des années 1970. J'ai eu le plaisir de vivre tout cela.L'autre rencontre, improbable, est celle de Michel Houellebecq. Au printemps 2000, Tricatel publie Présence humaine, dix titres que vous produisez et composez sur des textes de l'écrivain qui vient de décrocher un énorme succès avec ses Particules élémentaires. Dans le bouquin Tricatel, on raconte que Houellebecq demande à un musicien du groupe maison A.S. Dragon de lui trouver à chaque concert, des filles qui pourraient tourner un film porno produit par Canal Plus...Oui (rires), cela a bien été le cas! Cela se passe dans sa chambre, après les concerts, avec sa femme invitée à participer activement... Je n'ai pas lu tous ses livres mais je trouve que Michel est brillant dans ses tribunes, souvent à contre-courant des idées reçues. Michel peut-être d'une terrible dureté. Il est complexe et a l'étoffe d'un meurtrier de masse, il pourrait envoyer des gens au supplice (sourire). En même temps, il a des côtés touchants. Son succès nous en dit beaucoup sur nos sociétés. En fait, je trouve intéressant les gens, comme lui, dont on ne sait pas ce qu'ils vont dire ou penser.Parmi les expériences ratées, celle avec Adamo. On est en 2002-2003 et EMI vous demande de produire quatre titres du Belgo-Sicilien...Tellement d'énergie gâchée. Je pense qu'Adamo est alors très talentueux et très angoissé et je trouve cela dommage. L'équation concernant les artistes de cette génération est de faire des choses nouvelles qui ne répètent pas ce qu'ils ont fait, tout en évitant de coller à la mode du moment. Il était tellement anxieux qu'il arrivait tous les jours en me disant qu'il fallait peut-être copier les choses qui fonctionnent: une fois à la Olivia Ruiz, le lendemain façon reggae... Là, je l'ai appelé Jahdamo (rires).Et puis là, la politique rejoint la musique, pour boucler la boucle...Oui, Adamo joue alors à l'Olympia, et il reçoit la visite de Pascal Nègre (patron d'Universal) qui est accompagné de Dominique Ambiel, conseiller en communication de Jean-Pierre Raffarin. Et plus tard, pris dans une affaire de moeurs avec une prostituée roumaine mineure. Bref, Adamo n'a pas voulu de nos chansons communes et a signé chez Universal...