Un certain regard (6/7): Charlotte Bruus Christensen, l’empire de la lumière

Charlotte Bruus Christensen et Thomas Vinterberg sur le tournage de La Chasse. © DR
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

De Far from the madding crowd de Thomas Vinterberg à Life d’Anton Corbijn, Charlotte Bruus Christensen a imposé l’acuité et la chaleur d’un regard à l’écoute des détails.

Si l’on avait pu apprécier sa patte dans Submarino puis The Hunt, c’est en 2015, à l’occasion de Far from the Madding Crowd, du même Thomas Vinterberg, que le talent de la chef opératrice danoise Charlotte Bruus Christensen a littéralement éclaté. Inscrit dans les paysages du Dorset, le film réussit la gageure de traduire la langue du romancier Thomas Hardy par la grâce de sa mise en scène et de ses acteurs, bien entendu -et Carey Mulligan y est inoubliable sous les traits de Bathsheba Everdene-, mais aussi sous l’effet d’une photographie en restituant la vibration jusque dans les moindres détails. A l’abri de toute tentation « décorative », ce travers minant si souvent les reconstitutions d’époque.

Au moment de se lancer dans un projet s’écartant radicalement de leurs collaborations antérieures, Vinterberg avait dit à sa directrice de la photographie vouloir « voir l’herbe pousser« à l’écran, pas moins. Au-delà de la difficulté, Charlotte Bruus explique y avoir surtout trouvé un défi à relever: « Ce qui est bien avec Thomas, c’est qu’il pose le cadre dans une perspective d’ensemble, après quoi je travaille sur les détails afin de lui soumettre mes propositions. Il me demande de rendre l’herbe plus verte, me parle de romance épique ou de Autant en emporte le vent, ce qui peut paraître intimidant, mais je jouis d’une période de préparation de trois mois, avec un ping-pong incessant qui me permet d’aller au-delà de la seule intention de montrer l’herbe pousser. Nous nous inspirons tous deux de l’écrit: le scénario, mais aussi, dans le cas présent, le roman, qui ne m’a pas quittée. J’ai essayé d’y rester fidèle, et notamment aux longues descriptions de Thomas Hardy, qui peut écrire dix pages sur une vue dont je sais, quand je place la caméra, qu’elle n’apparaîtra que trois secondes à l’écran. Et pourtant, il faut que l’on ressente de la surprise devant ce paysage du Dorset. Voilà ce qui me rendait vraiment nerveuse: Thomas, mais aussi l’autre Thomas…  »

Vintage et actuel

Afin de s’imprégner de l’oeuvre, Charlotte Bruus Christensen a multiplié les voyages dans le Dorset, pour se trouver confrontée à la difficulté d’en traduire la souveraine beauté. « On ne peut représenter une vue somptueuse, c’est toujours beaucoup plus beau de visu. Je me suis donc demandé comment j’allais bien pouvoir procéder pour ne pas décevoir les attentes des spectateurs, anglais en particulier, qui connaissent le Dorset et Hardy. J’ai donc étudié ses descriptions, et tout se trouve dans les détails: ce n’est pas la vue, mais un mouton dans ce décor splendide, ou la façon dont les ombres tombent des arbres, qui nous indique à quel moment de la journée on se trouve, ou encore une scène à l’arrière-plan. J’ai réalisé que chaque plan devait avoir son histoire, et non se trouver là pour sa seule beauté.« Le résultat est bouleversant, où la chef opératrice capte jusqu’au frémissement des blés, mais encore la poussière suspendue dans les rais de soleil à l’heure des moissons. Au point de soutenir la comparaison avec la photographie lumineuse (et oscarisée) de Néstor Almendros pour Days of Heaven, de Terrence Malick -l’un des films visionnés par l’équipe, au demeurant.

Mais si elle a su cerner la campagne anglaise dans son intimité, c’est peut-être aussi en raison d’affinités plus profondes. Charlotte Bruus a grandi à la ferme, en effet, et rien ne la prédisposait a priori à une carrière cinématographique, si ce n’est, peut-être, cet attrait tout particulier pour la lumière qui l’étreint alors qu’elle avait six ans ou sept ans à peine. « J’empruntais l’appareil photo de mes parents parce que je savais comment la lumière allait tomber, et je veillais à me trouver au bon endroit pour en bénéficier, avec le soleil qui traversait les meules de foin. Plus tard, j’ai commencé à raconter des histoires à l’aide de photos: je prenais une série de dix clichés, que je montrais à mes parents, mais sans que cela aille plus loin. Jusqu’au jour où un compositeur s’est installé dans la maison voisine et m’a dit qu’il existait un boulot consistant à raconter des histoires avec des images. Je n’avais pas de relations, mon père était fermier, ma mère coiffeuse et nous ne connaissions rien au cinéma avant qu’il ne m’en parle. Et je me suis dit que je tenais peut-être quelque chose… Il n’y avait pas de plan, c’est une passion qui s’est développée en fonction de l’endroit d’où je viens… »

Passion qu’elle a su faire joliment fructifier, s’en remettant au destin, plus qu’à un plan de carrière -expression dénuée de sens à ses yeux. A Thomas Vinterberg a donc succédé Anton Corbijn, qui a fait appel à Charlotte Bruus Christensen pour Life, évocation de la relation s’étant ébauchée entre le photographe Dennis Stock et James Dean. Corbijn qui s’est montré sensible, comme il nous l’expliquait, « à la chaleur émanant de son travail, même dans The Hunt, et cela malgré le sujet du film.« A propos de Life et de son réalisateur, elle évoque une approche toute différente, celle d’un photographe voyant les choses avant tout par ce médium, contrainte dont elle a su tirer, une nouvelle fois, le meilleur parti, pour trouver une lumière vintage mais ô combien actuelle, presque une marque de fabrique…

La semaine prochaine : Virginie Saint Martin

Rencontre – Jean-François Pluijgers, À Londres.

Charlotte Bruus Christensen en 5 films

Submarino, de Thomas Vinterberg (2010)

Hunky Dory, de Marc Evans (2011)

Far from the Madding Crowd, de Thomas Vinterberg (2015)

Life, d’Anton Corbijn (2015)

Fences, de Denzel Washington (2016)

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