Tilda Swinton: « Avec Memoria, je crois que je me rapproche au plus près de ce que mon travail est vraiment »

Au sommet de son art, Tilda Swinton subjugue dans Memoria, rêve de film au magnétisme inouï.
Nicolas Clément
Nicolas Clément Journaliste cinéma

La comédienne britannique Tilda Swinton se met en quête d’unson obsédant dans le nouveau film d’Apichatpong Weerasethakul, transe languide dans la jungle colombienne plongeant ses racines profondes au coeur même du mystère de la mémoire et de la beauté.

Animale et cérébrale à la fois, caméléon et sans âge, Tilda Swinton promène sa silhouette longiligne à l’élégance étrange, presque extraterrestre, depuis plus de 30 ans sur les écrans. Révélée dans le circuit arty par le regretté et fidèle Derek Jarman dès le mitan des années 80, elle s’est imposée, dans les décennies qui ont suivi, aussi bien sur le terrain le plus défricheur du cinéma auteuriste (L’Homme de Londres de Béla Tarr, The Souvenir de Joanna Hogg) que sur celui plus balisé du divertissement grand public (Le Monde de Narnia d’Andrew Adamson, Doctor Strange de Scott Derrickson), devenant au passage une véritable habituée du cinéma de Wes Anderson (Moonrise Kingdom, The Grand Budapest Hotel, L’Île aux chiens…), de Jim Jarmusch (Broken Flowers, The Limits of Control, Only Lovers Left Alive…) ou encore de Luca Guadagnino (Amore, A Bigger Splash, Suspiria…). Parmi d’autres.

Muse des plus grands couturiers, elle n’a aujourd’hui, c’est un fait, plus rien à prouver. À 61 ans, elle revient pourtant avec l’un de ses paris les plus audacieux: le fascinant Memoria d’Apichatpong Weerasethakul. Dans ce voyage hypnotique au coeur de la jungle colombienne, elle incarne une cultivatrice écossaise d’orchidées qui va à Bogota rendre visite à sa soeur malade avant qu’un son mystérieux ne vienne troubler son sommeil, puis son existence: un grand bang, appelé à se répéter, et dont elle va traquer la source jusqu’aux limites mêmes de sa perception et de sa compréhension du monde… Rencontre du troisième type.

Tilda Swinton:

Comment avez-vous réagi quand Apichatpong Weerasethakul vous a proposé de jouer dans son nouveau film?

Il ne m’a rien proposé du tout, à vrai dire. J’ai rencontré Joe (le surnom d’Apichatpong Weerasethakul, NDLR) ici même, à Cannes, en 2004, quand il est venu y présenter Tropical Malady en Compétition. J’avais l’honneur, cette année-là, de faire partie du jury présidé par Quentin Tarantino, et nous lui avions décerné un prix. Suite à cela, une connaissance commune nous a mis en contact et nous avons commencé à entretenir une correspondance, puis nous sommes devenus amis. Il s’agit donc d’une amitié vieille de 17 ans déjà. Ensemble, nous avons fait des vidéos et des installations, nous avons également participé à des festivals de cinéma en Thaïlande. Mais surtout, depuis tout ce temps, nous envisagions de faire un long métrage ensemble. Memoria ne résulte donc pas d’une proposition. C’est un projet commun dont nous parlons depuis très longtemps.

Quel en était le point de départ?

À la base, nous savions juste que nous voulions faire un film dominé par une atmosphère très spécifique, centré sur un personnage qui serait déconnecté de son environnement habituel. Ainsi, nous savions que nous désirions aller le tourner dans un endroit que nous ne connaissions pas, où nous serions nous-mêmes des étrangers. Ça ne pouvait donc pas être la Thaïlande, que Joe connaît très bien, ni l’Écosse, qui est mon élément naturel. À partir de là, tout, ou presque, était possible. La Colombie ne s’est pas imposée comme une évidence. Ça nous a pris des années pour nous décider. Et puis, assez récemment, je crois que c’était seulement en 2017, Joe s’est rendu au Festival international du film de Carthagène. Et là, il m’a appelée pour me dire: « C’est la Colombie. » Je me suis alors rendue sur place et j’ai immédiatement compris ce qu’il voulait dire. Aujourd’hui, bien sûr, il nous semble inimaginable que le film puisse se passer ailleurs qu’en Colombie. Mais ça a mis du temps à se préciser. Durant toutes ces années d’échanges, nous avons en fait très patiemment étoffé notre idée de départ. L’histoire de ce fameux bang qui est au coeur du récit, par exemple, vient d’un trouble du sommeil dont Joe a lui-même souffert durant un bon moment. On l’appelle le syndrome de la tête qui explose. Par ailleurs, nous avons tous les deux beaucoup souffert d’insomnies, et ça a fini par influer également sur le film. Tout comme les différents deuils que j’ai pu traverser, et que j’ai vécus comme des formes de dislocation. Bref, nous n’avons cessé d’ajouter des choses au pot commun, de le nourrir de nos propres expériences.

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C’est une démarche étonnamment collaborative pour une simple actrice…

Mais je ne suis pas une simple actrice (sourire). J’ai toujours travaillé de cette façon. Très rarement, quelqu’un m’envoie un projet pour lequel je ne dois pas lever d’argent, que je ne dois pas produire ou développer… C’est d’ailleurs un peu comme des vacances pour moi. Mais la plupart du temps, je travaille de manière très collaborative. Et ce, depuis mes tout débuts avec Derek Jarman. Travailler de cette façon avec Joe est un immense privilège. Parce qu’il est mon ami, bien sûr, mais surtout parce que nos conversations sont passionnantes. Nous avons depuis peu commencé à échanger des idées pour un autre film. Je ne sais pas encore quand il se concrétisera, et quelque part je m’en moque: créer avec lui est une expérience tellement fantastique!

Si vous n’êtes pas une simple actrice, comment conviendrait-il plutôt de vous appeler alors? Une artiste?

J’ai tendance à me voir comme une réalisatrice (« a filmmaker », littéralement une faiseuse de films donc, NDLR). Et c’est particulièrement vrai s’agissant de ce film-ci. Bien sûr, si vous regardez The French Dispatch de Wes Anderson, par exemple, vous vous direz sans doute que mon intervention dans le film a tout du simple travail d’actrice. Et d’une certaine manière, c’est le cas. Mais il se trouve qu’on parle tout de même de cette performance avec Wes depuis quelque chose comme cinq ans. Avec Memoria, je crois que je me rapproche vraiment au plus près de ce que mon travail est vraiment. C’est-à-dire que je ne suis pas dans l’interprétation. Je ne joue personne. Par-dessus tout, j’essaie, à l’écran, de ne pas être créative du tout. Je suis entièrement réceptive. Comme une antenne. Et c’est en cela tout à fait raccord avec cette cultivatrice d’orchidées que j’incarne dans Memoria. C’est presque comme si elle n’avait pas d’ombre, elle traverse la vie en pleine ouverture. Mes enfants ont une tortue, eh bien c’est comme si elle était une tortue sans carapace, disons. Elle est entièrement nue. Pour ceux qui ont besoin d’un minimum de logique narrative quand ils se retrouvent face à un film, on pourrait sans doute dire qu’elle est comme ça suite à la mort de son mari, que son état de deuil permet cette disponibilité, cette ouverture très spécifique. Mais il ne s’agit à aucun moment de se livrer à une étude psychologique. Ça tient davantage d’une atmosphère d’ensemble.

Tilda Swinton:

Cette cultivatrice d’orchidées, dans le film, s’appelle Jessica Holland. C’était déjà le nom d’un personnage d’un film de Jacques Tourneur dans les années 40, I Walked with a Zombie. Soit l’épouse d’un propriétaire de plantation sucrière sur une île proche d’Haïti qui était irrésistiblement attirée par le son des tambours vaudous à la nuit tombée…

Oui, son nom est une référence directe à ce film. C’est quelque chose qui est venu très tôt dans nos échanges avec Joe quand on parlait de cet état de dislocation très spécifique qu’on voulait explorer dans Memoria. Nous nous sommes dit tous les deux qu’il s’agissait d’un état proche de celui expérimenté par cette femme dans ce film de Tourneur. Nous avons gardé cette idée comme un talisman dans notre poche. Cette sorte de somnambulisme, cet état comateux proche de la transe provoqué par un son très spécifique.

Souvent, dans un film, le son n’est pas spécialement mis en avant, il participe de sa texture, se fond dans un ensemble. Dans Memoria, le son tient véritablement du personnage à part entière, c’est un centre d’intérêt en soi…

Tout à fait. Dès le début du projet, nous savions que le son serait en quelque sorte le personnage central du film. Plus encore que Jessica Holland, puisqu’elle ne fait, au fond, que répondre à ce son. À nouveau, nous nous sommes servis de nos propres expériences afin de nourrir cette idée. Quand j’ai demandé à Joe de m’expliquer ce qu’était pour lui ce syndrome de la tête qui explose dont il souffrait, il m’a dit plus ou moins la même chose que ce que Jessica dit dans le film pour essayer d’identifier ce son. C’est quelque chose d’assez passionnant, parce que ça revient à peu près à essayer d’expliquer quelque chose d’inexplicable. Comme quand on essaie de décrire une douleur à quelqu’un. Comment faire, en effet, pour décrire une douleur que l’on ressent? Il y a quelque chose de tellement fascinant dans cette tentative d’expliquer quelque chose d’inarticulable en soi, d’extérioriser quelque chose de purement intérieur. C’est un peu comme réentendre sa propre voix à travers un enregistrement. On déteste tous ça. Il se passe quelque chose de l’ordre d’une petite crise existentielle, en effet, quand vous réentendez votre voix: c’est vous et pas vous à la fois. Comme si vous entendiez la voix d’un doppelgänger ou de votre propre fantôme. C’est pour ça que le son est premier dans Memoria, c’est lui qui guide Jessica et l’amène à poser ce geste qui tient presque du kabuki: essayer de localiser ce son qui l’aspire et la rend quasiment accro.

Apichatpong Weerasethakul explose les barrières de l'espace et du temps avec un sens du cadre proprement stupéfiant.
Apichatpong Weerasethakul explose les barrières de l’espace et du temps avec un sens du cadre proprement stupéfiant.

Memoria a beaucoup à voir avec la notion de mystère. Quand on échange sur un projet comme celui-là durant des années, parvient-on à préserver cette idée de mystère ou tout doit-il devenir davantage trivial dans vos échanges pour permettre la fabrication du film?

C’est une excellente question. Laissez-moi s’il vous plaît réfléchir un instant… Je vais, je crois, vous répondre en commençant par la fin. Hier soir, quand nous avons regardé le film ensemble avec Joe lors de sa projection officielle, nous avons tous les deux été très impressionnés. Précisément parce que le film nous a semblé très mystérieux, mais aussi très frais, très inattendu. Et ça, malgré le fait que nous l’avons développé, préparé, tourné et monté ensemble… Pour autant, c’est un peu comme si le film n’existait pas vraiment avant que nous le découvrions hier soir sur grand écran. Ça peut sembler très bête à dire. Et néanmoins, il y a un grand mystère là derrière. C’est-à-dire que vous décidez un jour de vous atteler à un projet aussi ambitieux et ésotérique que celui-là, qui traite de l’indicible avec une absence totale de limitation ou de peur. Mais, arrivés à un certain point, c’est vrai, vous êtes amenés à devoir le concrétiser de manière très pragmatique, très triviale. Or, à l’origine, tout le projet repose sur quelque chose de quasiment mystique. Mais donc vous vous retrouvez au moment du tournage à faire toute une série de choses très pratiques, très fonctionnelles, et le côté mystique semble à ce moment-là parfois s’être complètement évaporé. Et pourtant, à l’arrivée, l’enchantement opère à nouveau sur l’écran, le temps de la projection vous replongeant dans cet état merveilleux d’excitation qui en constituait l’étincelle de départ. J’imagine que ça doit être plus ou moins la même chose d’apprendre à réussir un tour de magie. À l’émerveillement de sa découverte succède un laborieux processus d’apprentissage qui n’a rien de romantique, et puis le jour où vous réussissez à reproduire parfaitement le tour, vous retrouvez intact votre émerveillement premier sur le visage de ceux que vous bluffez. C’est une suspension temporaire du mystère comparable à un acte de foi: vous devez croire qu’à la fin du processus vous pourrez le retrouver dans tout son éclat. Et parfois, hélas, ça ne marche pas… Je dirais que c’est un risque à prendre.

Comment vivez-vous le côté glamour et tapis rouge de votre travail?

Je trouve ça très créatif, pour le coup. Je suis quelqu’un de très timide et ce n’est pas mon truc, a priori, de me tenir face à tout un essaim de photographes. Mais j’ai la chance de connaître d’excellents couturiers, avec lesquels je collabore également très activement. Par exemple, ce matin, pour la conférence de presse de Memoria, ici à Cannes, je portais un vêtement de la maison Loewe auquel je leur avais demandé d’intégrer des plumes de couleur renvoyant directement au drapeau colombien. J’aime l’idée de performance à travers un vêtement, ou qu’il soit porteur d’une référence. Pour la première de The French Dispatch, mon look renvoyait aux couleurs du caftan très spécial que je portais dans le film, mais aussi aux peintures qui intervenaient dans le segment au sein duquel j’apparaissais. Ce genre de choses. Pour moi, tout ça est de l’amusement pur. Et une façon de me montrer créative en dehors des tournages.

Avez-vous réussi à vous débarrasser de vos insomnies?

Moi, oui. Pour Joe, c’est plus compliqué. En un sens, nous avons d’ailleurs tourné ce film pour tenter de l’en débarrasser. Et disons qu’à un certain point, il était tellement fatigué que ça a plus ou moins marché. C’est-à-dire qu’il a fini par dormir un peu quand même. Il y a une séquence du film qui durait quelque chose comme 9 minutes mais n’a pas été retenue dans le montage final. Il s’agissait d’un plan simple où on me voyait m’endormir pour de vrai. C’était comme du porno pour Joe. Il me regardait m’endormir encore et encore, et il se consumait d’envie (sourire).

Le grand sommeil

Stupéfiant cinéaste thaïlandais palmé d’or à Cannes en 2010 pour Uncle Boonmee, Apichatpong Weerasethakul, alias Joe, a notamment puisé dans ses propres insomnies l’inspiration nécessaire pour créer l’atmosphère si particulière qui caractérise son nouveau long métrage, Memoria. Marqué par un état comateux et transitoire, à la jonction entre deux mondes, le film doit aussi beaucoup à un déconcertant trouble du sommeil auquel le réalisateur a lui-même été sujet durant plusieurs mois: le syndrome de la tête qui explose. Soit une pathologie qui survient lors de la transition veille/sommeil et qui se manifeste par des hallucinations sonores parfois très intenses: détonations, explosions, cris… Rencontré à Cannes en juillet dernier, il raconte: « C’est comme si quelqu’un faisait claquer un élastique à l’intérieur de votre crâne, qui vous semble alors fait de métal. Ce grand bruit se répercute dans le cerveau, mais au lieu de vous réveiller complètement, il vous met dans un état semi-conscient d’écoute et d’anticipation. »

Tilda Swinton:

Étonnant état de fait quand on sait que ses plus virulents détracteurs, qui choisissent de ne voir dans son cinéma éminemment exigeant qu’une insupportable caricature d’austérité auteuriste, n’hésitent pas à qualifier son art de… soporifique. Contrairement à ce que ces derniers peuvent penser, pourtant, Apichatpong Weerasethakul ne manque pas d’humour. Ainsi, quand on lui demande ce qui lui inspire le fait que certains spectateurs ne peuvent pas s’empêcher de dormir devant ses films, il répond, sourire aux lèvres et philosophe: « Je préfère prendre ça comme un compliment. Pour dormir, il faut se sentir en confiance et en sécurité. Le sommeil a besoin d’une certaine sérénité pour s’épanouir. Si mes films procurent ce sentiment aux gens, alors j’en suis très content. »

Memoria

Une femme étendue sur un lit se redresse au son d’un bruit étrange: BANG… Ainsi commence Memoria, le nouvel ovni sensoriel et plastique d’Apichatpong Weerasethakul (Tropical Malady, Uncle Boonmee, Cemetery of Splendour). Cosmique, radicale, proprement subjuguante, la suite prend la forme du récit (mais peut-on encore vraiment parler de récit à ce niveau de sensualité et d’abstraction?) d’une quête insensée, presque mystique: identifier la source de ce son mystérieux à l’attrait magnétique. Et l’immense cinéaste thaïlandais de nous plonger alors, avec un sens du cadre tout à fait sidérant, en pleine jungle colombienne pour un voyage jusqu’au bout de l’hypnose qui interroge la mémoire et le temps dans un mouvement d’intense vibration organique entre l’homme et le monde. Drame métaphysique à la lenteur quasi méditative mâtiné d’improbable science-fiction, Memoria puise au coeur de l’indicible matière à un enchantement sans cesse renouvelé. Le bonheur est total. À condition d’être capable de lâcher prise, d’accepter de ne pas tant chercher à comprendre qu’à ressentir. Une certaine idée du vertige.

D’Apichatpong Weerasethakul. Avec Tilda Swinton, Elkin Díaz, Jeanne Balibar. 2 h 16. Sortie: 12/01. ****(*)

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