>> Lire aussi notre interview de Damien Jalet, le chorégraphe franco-belge qui a sublimé Suspiria
...

Tenter un remake de Suspiria, classique fantastique que signait Dario Argento en 1977: le pari était pour le moins gonflé. Comme il l'avait fait, avec un bonheur tout relatif d'ailleurs, pour La Piscine de Jacques Deray dans A Bigger Splash, c'est plutôt à une relecture que s'est toutefois attelé Luca Guadagnino, se réappropriant l'oeuvre pour mieux l'amener en quelque territoire inédit. Ce postulat, le réalisateur de Call Me By Your Name l'affirme d'entrée, en substituant au délire de couleurs d'Argento une grisaille brunâtre uniforme (mais guère moins saisissante), et en transposant l'histoire de Fribourg à Berlin, en 1977. C'est là, alors que les murs de la ville résonnent des actions de la bande à Baader, que débarque Susie Bannion (Dakota Johnson), apprentie danseuse américaine ralliant la prestigieuse compagnie de danse d'Helena Markos pour y suivre l'enseignement de Madame Blanc (Tilda Swinton). Ambitieuse, l'élève ne tarde pas à s'affirmer comme danseuse étoile, alors même qu'une atmosphère toujours plus étrange et inquiétante s'empare de la maison Markos, révélant bientôt des mondes (et des monstres) souterrains... Découvert lors de la dernière Mostra de Venise, le Suspiria de Luca Guadagnino y a, de façon prévisible, divisé. Et pour cause: le film, qui mêle notamment sorcellerie, délires sanglants, disparitions et sabbats ultimes en quelque cauchemar esthétisant ne faisant l'économie ni de l'outrance, ni de la grandiloquence. Pour autant, il y a là plus encore un objet aussi fascinant qu'audacieux. Si, faisant flèche de tout bois et convoquant encore psychanalyse et accents féministes, le cinéaste italien semble parfois s'égarer (adosser la plongée dans l'horreur aux heures sombres de l'Histoire allemande, des réminiscences du nazisme aux agissements de la Fraction Armée Rouge peut, objectivement, apparaître fumeux), la virtuosité de sa mise en scène assortie à l'habileté de la mise en place du récit ne laissent pas d'impressionner. Un sentiment culminant dans les séquences dansées rythmant le film, confiées au chorégraphe franco-belge Damien Jalet, dont les créations, non contentes de s'imbriquer idéalement dans le scénario, opèrent magistralement entre douleur et extase, en quelque surgissement de l'inconscient. À quoi la bande-son de Thom Yorke, soutenant la comparaison avec l'originale de Goblin, achève de donner un tour particulièrement angoissant. Porté par une distribution d'exception (dominée par le duo Swinton-Johnson, impérial, et où l'on retrouve encore la danseuse Elena Fokina, dans un numéro stupéfiant, et jusqu'à Ingrid Caven, en un hommage assumé à Fassbinder), ce ballet de sorcières, s'il est assurément déroutant, se révèle plus encore jouissif...