The Light Between Oceans: Derek Cianfrance à l’école du mélo

Michael Fassbender et Alicia Vikander dans The Light Between Oceans de Derek Cianfrance. © DR
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Adaptant le best-seller de M.L. Stedman, Derek Cianfrance signe, avec The Light Between Oceans, un mélodrame classique confrontant l’amour d’un couple à de douloureux dilemmes moraux, au coeur d’un film à fleur d’émotions.

Un réalisateur fait-il, d’une certaine manière, toujours le même film? De Tim Burton à Wes Anderson, et jusqu’à Mia Hansen-Love ou aux frères Dardenne, les exemples sont en tout cas nombreux d’auteurs creusant inlassablement un même sillon, leur filmographie se déclinant en variations plutôt qu’en ruptures. Derek Cianfrance, l’auteur de Blue Valentine et de The Place Beyond the Pines, est aussi de ceux-là, dont les trois longs métrages (compte non tenu de Brother Tied, son film de fin d’études, et des documentaires qu’il devait tourner par la suite) entretiennent mieux qu’un air de famille, une connivence thématique les inscrivant dans le tumulte de relations amoureuses venant se heurter au chaos de la vie.

Ainsi donc aujourd’hui de The Light Between Oceans (devenu en français Une vie entre deux océans), adapté du best-seller éponyme de la romancière australienne M.L. Stedman, une entreprise qui l’a conduit à délaisser le marasme blafard de l’Amérique suburbaine pour se frotter à la désolation d’un bout d’île perdu aux antipodes. Soit le cadre du (mélo)drame se nouant, à l’approche des années 20, autour d’un gardien de phare, son épouse et le bébé qu’ils ont arraché à la fureur de l’océan, pour se trouver bientôt confrontés à de douloureux dilemmes moraux. « Avec ce film, j’aspirais à sortir de moi-même tant, après avoir enchaîné Blue Valentine et Pines, j’étais saturé de mes propres idées et souhaitais explorer celles de quelqu’un d’autre, explique le réalisateur américain, invité au festival de Gand. J’ai lu beaucoup de romans et de scénarios, mais aucun auquel je puisse me connecter. Jusqu’au moment où je suis tombé sur le livre de M.L. Stedman, à la lecture duquel j’ai eu le sentiment que l’imagination de l’auteure était alignée avec la mienne. Il me rappelait mes propres histoires, comme si mon narcissisme était revenu. Mais je ne vois pas comment je pourrais faire autre chose… »

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Un lien intime semble relier Derek Cianfrance à chacun de ses films, en effet. Et si The Light Between Oceans se déroule sur une Janus Island imaginaire, l’isolement renvoie au vécu du cinéaste, alors qu’il n’était qu’un gamin de Lakewood: « Si j’ai eu l’impression que cette histoire m’appartenait, c’est parce qu’on y parlait de la famille et d’individus sur une île. Un sentiment rejoignant celui que j’éprouvais, enfant. Nous habitions une banlieue, dans le Colorado, et nous nous métamorphosions quand des gens venaient nous rendre visite, afin de leur présenter une version idéale de nous-mêmes. Et une fois qu’ils s’en allaient, nous redevenions réels. J’avais l’impression de vivre sur une île que des gens visitaient à l’occasion. Du coup, l’attrait du roman était pratiquement irrésistible. Cela correspondait à ce que j’avais toujours voulu faire dans mes films, même s’ils se situaient dans les sociétés confinées de petites villes américaines, à savoir raconter les histoires de famille dans l’intimité et le sentiment d’isolation que l’on peut rencontrer à l’intérieur d’un foyer.  »

Contrat de confiance

Son île de Janus, Derek Cianfrance l’a trouvée au large de la Nouvelle-Zélande, à Cape Campbell, sur le détroit de Cook, un lieu auquel il prête une qualité presque générique. « Je n’avais jamais tourné ni en dehors de mon pays, ni en dehors de mon époque, poursuit-il. L’idée m’effrayait mais m’excitait également: j’y ai vu l’opportunité de faire un film dans un paysageprimitif pour ainsi dire, sans frontières imposées par le temps. Cette histoire aurait pu se passer il y a 100 ans comme elle pourrait se dérouler dans un siècle, et le cadre de cette île me permettait une exploration intemporelle de l’amour, avec une dimension allégorique.« Restait toutefois à dompter un environnement sauvage, et partant peu propice, a priori, à un tournage de cinéma, « hollywoodien » de surcroît. Le réalisateur raconte ainsi que Dreamworks, le studio produisant le film, tenta de le dissuader de tourner à Cape Campbell, situé à 1 heure 30 d’une mauvaise piste de la ville la plus proche. Des réticences qui n’auront eu d’autre effet apparent que de renforcer encore la conviction du cinéaste. « Le processus de tournage est toujours propice aux expériences. Pour Blue Valentine, Ryan (Gosling) et Michelle (Williams) avaient partagé une maison pendant un mois. Ils se rendaient ensemble à l’épicerie, faisaient leurs courses et cuisinaient sur base du budget dont ils disposeraient lui comme peintre en bâtiment, elle comme infirmière. J’avais créé cet isolement autour d’eux. Ici, l’environnement naturel nous isolait de la société et de la modernité, sans portables ni ordinateurs, nous étions au bout du monde. Nous y avons séjourné avec les acteurs et nous sommes immergés jusqu’à faire corps avec la mémoire de cet endroit…« 

Derek Cianfrance, au centre, sur le tournage de The Light Between Oceans.
Derek Cianfrance, au centre, sur le tournage de The Light Between Oceans.© DR

Plus qu’un caprice, il y avait là le gage de cette vérité que traque sans relâche Cianfrance, un réalisateur désireux plus que tout de « faire un documentaire dans la fiction« , volonté embrassant aussi bien les acteurs, qui « sont » plus qu’ils ne jouent, que leurs émotions, littéralement mises à nu. De Blue Valentine à The Place Beyond the Pines et, aujourd’hui, The Light Between Oceans, les comédiens affichent ainsi une vulnérabilité peu commune, et cela qu’ils s’appellent Ryan Gosling, Michelle Williams, Eva Mendes, Bradley Cooper, Michael Fassbender ou encore Alicia Vikander. « C’est une question de confiance, soupèse-t-il. Et on l’obtient en étant conséquent. Il m’a fallu six ou sept ans pour que Ryan Gosling et Michelle Williams acceptent de tourner Blue Valentine. Je suis resté cohérent dans mes intentions, et ils ont fini par me donner une chance. Du coup, d’autres ont suivi pour Pines. Michael et Alicia avaient vu ces deux films et ils ont décidé de m’accorder leur confiance. Ils en savaient plus qu’assez pour se lancer dans l’entreprise…  »

Un mélo à contre-courant

Soit, brassant des sentiments divers et des enjeux moraux complexes, un voyage émotionnel intense, s’épanouissant au confluent de l’élégie intime et de la fresque épique -comment pourrait-il en aller autrement dans un cadre où ciel et mer se confondent en un embrasement de couleurs? Autant dire que l’on trouve dans la flamboyance de The Light Between Oceans -ce titre, déjà!- comme l’écho de mélodrames classiques, inspiration que Derek Cianfrance revendique pleinement. « J’ai toujours été attiré par les films de Powell et Pressburger, de David Lean, de King Vidor ou de Victor Fleming, s’enflamme-t-il. Ma mère regardait des soap operas tous les jours, j’ai donc une connexion tangible avec le mélodrame. Et quand j’ai vu mes premiers films de Cassavetes, avec leur intimité, ces mélodrames domestiques m’ont tout simplement transporté. Cassavetes a toujours été mon héros, mais j’ai également été programmé par de plus gros films comme Autant en emporte le vent, que j’ai vu et revu enfant. Mon intention était donc de faire un film à la jonction des deux.« 

Un constat bientôt prolongé d’une réflexion à tonalité existentielle: « J’ai été particulièrement frappé par un passage du roman où Tom tient la main de sa fille en regardant l’océan et réalise l’immensité de chaque chose. Il commence à penser au fait que les rochers qu’il peut voir au loin étaient autrefois des montagnes, que la mer et les millions d’années ont érodées. Il avise la petite main de l’enfant et réalise combien il est petit et insignifiant lui-même. Cela renvoie à un sentiment que j’éprouve dans l’existence, avec mes propres drames, mes combats personnels avec l’amour, ma famille: ils sont négligeables dans un schéma d’ensemble, ne vont pas changer le monde de quelque façon que ce soit et ne comptent pour personne sinon moi. Mais quand on se trouve plongé au coeur de ces drames, ils ont plus d’importance que tout ce qui a pu se produire auparavant ou viendra ensuite. L’amour pour un enfant est particulièrement fort en ce sens: je me souviens qu’à la naissance de mon fils aîné, ma belle-mère m’a dit: « Tu vas être malheureux pour le reste de tes jours, parce que tu vas l’aimer, et cet amour ne faiblira jamais, même quand il aura 40 ans. » C’est on ne peut plus vrai. J’ai voulu tourner un film où d’insignifiantes relations humaines sont juxtaposées à l’immensité du temps, et où, si elles sont parfois dérisoires, elles peuvent aussi, à d’autres moments, en devenir le miroir.« 

Une double ambition, cosmique et mélodramatique, le situant, faut-il le préciser, à contre-courant de la majorité de la production américaine du moment, constat dont il semble à vrai dire n’avoir cure: « J’ai toujours eu maille à partir avec les gens cool, je ne les ai jamais compris. Mais de la « coolness » à la « coldness », et bientôt à la mort, il n’y a qu’un pas, et je préfère être vivant. J’ai tendance à montrer mes sentiments, et mes films sont chargés d’émotions, ils ne sont pas faits d’un point de vue intellectuel, mais bien humain. Je suis fasciné, tant chez les personnages que chez les individus, par les erreurs que nous commettons sur foi de nos émotions. L’amour est leur foyer, et j’essaie, dans mes films, de l’approcher avec autant d’honnêteté que possible. Du coup, je vis dans un paysage émotionnel, ce qui peut parfois se révéler embarrassant. Mais si l’on n’éprouve pas d’émotions, que reste-t-il: on ne vit pas, et l’on n’est rien d’autre, au fond, qu’un ordinateur…« 

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