Rupert Everett, born to be Wilde

Rupert Everett dans The Happy Prince, un film "pour laisser une trace". © SEPTEMBERFILM
Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

L’acteur anglais Rupert Everett est magnifique en Oscar Wilde dans The Happy Prince, film qu’il consacre au crépuscule du génial écrivain irlandais.

Il le voulait, ce rôle ! Il brûlait pour lui d’un désir ardent, du genre qui ne vous lâche pas et vous fait au besoin renverser des montagnes.  » Au départ, quand j’ai écrit la première version du film, j’étais loin d’imaginer que cela prendrait tant d’années ! Puis, au fil des espoirs déçus, des attentes prolongées, c’est devenu une question de vie ou de mort…  » Ce n’est qu’au terme de dix ans que Rupert Everett aura finalement réussi à mener à bon port son projet de biopic consacré aux derniers feux du très célèbre poète, dramaturge et romancier Oscar Wilde.

L’acteur natif du Norfolk aura 60 ans l’an prochain. Son illustre modèle n’en aura vécu que 46 avant de tirer sa révérence, fidèle à lui-même, tel que le montre avec émotion The Happy Prince. De ce film, Everett a presque tout fait : scénario, réalisation et rôle central. Tirant son titre d’un conte publié en 1888, deux ans avant la mort de Wilde, le long métrage accompagne l’écrivain de sa sortie de prison (où l’a conduit son homosexualité) et de son exil parisien à son dernier souffle, après un ultime détour par l’amour fou – et trahi – avec le jeune Lord Alfred  » Bosie  » Douglas, et quelques doux moments avec des garçons de la rue. Un spectacle empli de mélancolie, mais aussi de ce charme et de cette ironie qui firent la réputation de Wilde, un personnage que Rupert Everett interprète admirablement.

Pourtant, au départ, le premier producteur à s’intéresser au projet (Scott Rudin, un Américain) ne voulait pas de lui dans le rôle principal, lui préférant le regretté Philip Seymour Hoffman, Oscar 2006 pour son incarnation d’un autre écrivain, Truman Capote, dans le film éponyme, et décédé d’une overdose en 2014.  » Ce fut un choc de ne pas être choisi dans un premier temps ! se souvient l’acteur anglais, car la veille je m’y voyais déjà, je répétais devant un miroir mon speech de remerciement aux Oscars (rires)… Alors, pour convaincre les producteurs que je pouvais, que je devais jouer le rôle, j’ai eu l’idée de jouer Oscar Wilde au théâtre, me disant qu’ainsi je pourrais inviter les producteurs au spectacle et les convaincre en direct. Ce qui est finalement arrivé…  » Ainsi naquit The Judas Kiss, signé David Hare et monté au Hampstead Theatre de Londres en 2012, avec un remarquable succès critique et public.

Coming out

Si Rupert Everett a fait tant d’efforts, c’est non seulement par passion pour Oscar Wilde, mais aussi parce que sa carrière s’était  » comme arrêtée « .  » Si je n’avais pas pu mener The Happy Prince à bien, qu’aurais-je laissé comme trace ? Rien ! « , constate-t-il un peu douloureusement. L’homosexualité du comédien ne l’aura certes pas envoyé en prison comme l’auteur du Portrait de Dorian Gray. Force est pourtant de constater que, aussi incroyable que cela puisse paraître de nos jours, son coming out lui aura fermé de nombreuses portes, à Hollywood surtout.

Celui qu’avait révélé Another Country en 1984, et qu’on a récemment revu dans Miss Peregrine’s Home for Peculiar Children de Tim Burton, ne voulait  » tout simplement plus mentir « . Jouer un lycéen ouvertement gay dans AnotherCountry, d’abord sur scène puis à l’écran quand la pièce de Julian Mitchell y fut adaptée, avait d’emblée donné un signal.  » Mais quand j’ai fait mon coming out, les médias et l’industrie du cinéma ne parlaient plus que de ça quand il était question de moi, soupire Everett, alors à Hollywood (NDLR : où My Best Friend’s Wedding avec Julia Roberts lui avait valu un succès personnel en 1997) on craignait que me prendre pour un rôle crée la controverse, et les propriétaires de théâtre, souvent conservateurs aux Etats-Unis, se sont mis à m’ignorer…  » Et le comédien de rappeler que l’homosexualité était encore punie par le Code pénal britannique jusqu’en 1967, et qu’elle l’est encore aujourd’hui dans de nombreux pays un peu partout dans le monde.  » Je ne me considère pas comme un militant d’une cause, explique Rupert. Et Oscar Wilde lui-même n’agissait pas non plus comme avocat ou porte-parole, il avait juste décidé d’assumer sa personnalité, ses désirs, avec les risques que cela supposait.  » Jouer Wilde est un aboutissement pour l’acteur, qui admirait l’écrivain depuis son enfance et la lecture à haute voix par sa mère de The Happy Prince pour l’emmener au pays des songes. C’est aussi sa performance la plus juste, la plus sentie, à hauteur du rêve qu’il s’en était fait.

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Un rôle à Oscar

Avant Rupert Everett, plusieurs comédiens ont eu le bonheur d’incarner dans un film cet esprit libre et brillant que fut Oscar Wilde. Stephen Fry vient immédiatement à l’esprit pour son interprétation mémorable, subtile et savoureuse, du génial Irlandais dans le très simplement titré Wilde (Brian Gilbert – 1997). Une génération plus tôt, l’écrivain avait eu les traits de Peter Finch dans The Trials of Oscar Wilde (Ken Hugues – 1960) et ceux de Robert Morley dans Oscar Wilde (Gregory Ratoff – 1960 aussi). Plus près de nous, Nasri Sayegh campa le poète censuré dans l’évocation du Procès d’Oscar Wilde par Christian Merlhiot (2008). Ce dernier film, peu vu, a pour protagoniste un traducteur en arabe du fameux procès visant directement l’homosexualité de Wilde, et qui le rejoue en imagination. Le même théâtre de justice étant abordé, en France, par Jean-Daniel Verhaeghe dans l’encore inédit à ce jour Le Procès d’Oscar Wilde (2017).

A chacun sa vision de l’écrivain étincelant et volontiers provocateur. En 1960, le prolifique Robert Morley avait légitimement adopté un léger accent irlandais pour entrer dans sa peau. Il prolongeait brillamment son expérience d’avoir incarné l’écrivain au théâtre. La même année, Peter Finch livrait une performance brillante, face au Marquis de Queensberry, ennemi juré que jouait Lionel Jeffries. Mais la mémoire du spectateur reste sans doute légitimement marquée par Wilde, où Stephen Fry déguste chaque instant d’une interprétation tout à la fois personnelle et conforme à l’image publique de l’artiste. Comme le Rupert Everett de The Happy Prince, son homosexualité le rapprochait sans doute de celle de Wilde. Et ce d’autant plus intensément que l’acteur souffrit de devoir la garder secrète avant de non seulement s’extraire du fameux placard mais de devenir militant du combat contre l’homophobie. On lui doit d’ailleurs le passionnant documentaire Stephen Fry : Out There (2013) où il voyage pour témoigner de la vie clandestine et périlleuse des gays à travers le monde.

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