Ritesh Batra, réalisateur cosmopolite

Jim Broadbent dans The Sense of an Ending de Ritesh Batra. © DR
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Révélé il y a quatre ans par le délicieux The Lunchbox, le réalisateur indien Ritesh Batra s’attelle à un drame on ne peut plus « british » avec The Sense of an Ending, adaptation sensible du roman de Julian Barnes.

Un film, The Lunchbox, délicieuse comédie romantique douce-amère découverte à la Semaine de la Critique en 2013, a imposé Ritesh Batra comme l’un des talents majeurs de la nouvelle vague du cinéma indien. Quatre ans plus tard, le réalisateur originaire de Bombay met les petits plats dans les grands avec The Sense of an Ending, son second long métrage, une adaptation du roman éponyme (Une fille, qui danse dans sa traduction française) de l’écrivain anglais Julian Barnes.

Tony Webster (Jim Broadbent), un paisible retraité occupant ses loisirs dans une boutique dévolue aux appareils Leica, s’y voit contraint de reconsidérer son existence lorsqu’il apprend que la mère de sa première petite amie lui a légué le journal de celui qui était son rival à l’époque. Et l’histoire d’opérer par va-et-vient entre passé et présent, suivant le fil parfois incertain de la mémoire… « Je suis un lecteur compulsif et j’ai toujours apprécié la littérature anglaise, explique Ritesh Batra. Julian Barnes est l’un de mes auteurs favoris et j’avais adoré ce roman, que j’ai lu à sa parution, en 2011. J’étais attelé à l’écriture d’un script pour un projet que j’irai d’ailleurs tourner en hindi à Bombay, quand on m’a proposé de réaliser ce film. Je me suis senti flatté et j’ai lu le scénario de Nick Payne, où j’ai découvert des apports ingénieux, comme le magasin d’appareils photo ou le personnage de Susie, la fille de Tony, qui ne se trouvaient pas dans le livre. Il y avait là un véritable travail d’adaptation, ce dont j’aurais été bien incapable, tant j’admirais le roman. » De ce dernier, Ritesh Batra confie en effet combien il lui a parlé intimement: « Quand j’étais enfant, je partageais la chambre de mon grand-père. En Inde, vos parents restent vivre avec vous, c’est une tradition culturelle. Quand vos parents vieillissent et que vos enfants grandissent, tout le monde se retrouve sous le même toit. Mon grand-père et moi avons passé, lui les 18 dernières années de sa vie, et moi les 18 premières, dans la même pièce. J’ai donc été le témoin de ses regrets, du sentiment de perte qu’il pouvait éprouver, des choses qui étaient importantes à ses yeux et moins aux miens, et j’ai également réalisé le caractère essentiel que revêt l’histoire personnelle… Si bien que ce projet m’a attiré à deux niveaux: j’avais le sentiment d’avoir de la curiosité et de la compréhension pour les gens appartenant à cette tranche d’âge et j’étais intéressé par le processus qui me permettrait de raconter d’une façon propre à l’écran une histoire semblable à celle écrite par Julian. »

Jim Broadbent et Ritesh Batra sur le tournage de The Sense of an Ending.
Jim Broadbent et Ritesh Batra sur le tournage de The Sense of an Ending.

L’internationale du cinéma

Adapter, c’est trahir un peu en effet. Avec la bénédiction de Julian Barnes, le réalisateur s’est donc écarté du roman -renonçant notamment à la narration à la première personne, pour construire un jeu de relations davantage cinématographique-, tout en lui conservant un ancrage résolument « british ». Et de s’inscrire dans le sillage d’autres cinéastes asiatiques ayant tenté une expérience européenne, les Tsai Ming-liang (Visage) ou autre Hou Hsiao-hsien (Le Voyage du ballon rouge) avec un succès fort relatif en France; un Ang Lee avec bonheur lorsqu’il s’empara de l’oeuvre de Jane Austen dans Sense and Sensibility. Harriet Walter, qui incarna Fanny Dashwood dans cette mémorable transposition avant de tenir aujourd’hui le rôle de Margaret Webster, l’ex-femme de Tony, dans The Sense of an Ending relève à ce propos: « à l’époque de Sense of Sensibility, le premier film non-taïwanais d’Ang Lee, faire appel à quelqu’un ayant un regard extérieur sur une oeuvre aussi typiquement anglaise a été le fruit d’une décision mûrement réfléchie. Cela a permis d’élargir un peu le sujet et d’établir des connexions. Ritesh comprend parfaitement les thèmes du roman, mais il va aussi envisager l’Angleterre, et le comportement des Anglais, dont notamment cette inhibition toute britannique, avec une certaine distance. Ce qui peut nous sembler évident ressort différemment à ses yeux, et il va le relever, son apport est de cet ordre. Mais c’est aussi quelqu’un de cosmopolite qui comprend les gens et sait comment filmer une histoire. Un élément, qui valait pour Ang Lee également, tient au fait que les gens de cinéma ont appris à connaître la culture des autres à travers les films. Si on étudie le cinéma, il y a des chances que l’on en apprenne autant sur d’autres cultures que par des méthodes plus formelles d’enseignement. Ces réalisateurs savent ce dont il retourne et connaissent les sujets dont parlent leurs films. »

L’internationale du Septième art, en somme. A fortiori lorsque, comme Ritesh Batra, on a fait ses études de cinéma à New York, après avoir d’abord suivi un cursus d’économie et officié un temps comme consultant –« cela m’a permis d’économiser assez d’argent pour entreprendre l’école de cinéma »-, mais c’est là une autre histoire. Ce dernier confesse d’ailleurs ne s’être pas senti dépaysé outre mesure à l’occasion de ce tournage britannique: « L’expérience était différente de celles que j’avais connues en Inde, où je travaille avec des collaborateurs qui m’accompagnent depuis mes premiers courts métrages. Mais en même temps, cela reste fort semblable, parce que le travail et la collaboration avec les comédiens et les techniciens ne changent pas. Même si l’échelle de la production varie, certains aspects sont identiques. Ce qui change, c’est que où qu’on aille, on essaie de coller à la vérité du lieu: les histoires qui m’attirent ne pourraient se dérouler ni à un autre endroit, ni à une autre époque que là où elles sont situées. The Sense of an Ending ne peut fonctionner qu’entre les sixties et aujourd’hui, et je ne pense pas qu’il soit possible de déplacer The Lunchbox dans le passé ou le futur… » L’avenir devrait achever de lui dessiner un profil cosmopolite, puisque son prochain film, Our Souls at Night, est une production américaine financée par Netflix (lire ci-dessous) et réunit Robert Redford et Jane Fonda (ainsi que Matthias Schoenaerts) dans une petite ville du Colorado: « Cette histoire ne pourrait se situer nulle part ailleurs. Les conditions étaient encore différentes, parce que j’avais à disposition la grosse machinerie hollywoodienne pour faire des films. Mais mon travail demeure le même pour l’essentiel: il consiste à me rendre sur place pour faire quelque chose d’aussi local et spécifique que possible. » Moyen, il est vrai, de toucher à l’universalité, ce dont The Lunchbox apportait déjà l’éclatante démonstration…

À l’heure de Netflix
Robert Redford et Ritesh Batra sur le tournage de Our Souls at Night.
Robert Redford et Ritesh Batra sur le tournage de Our Souls at Night.

Annoncée mi-avril, la sélection du 70e festival de Cannes a suscité un fameux tollé. En cause, la sélection, en compétition, de deux productions Netflix –The Meyerowitz Stories de Noah Baumbach, et Okja de Bong Joon-ho-, assortie donc de la perspective qu’une éventuelle Palme d’or ne soit accessible qu’aux abonnés de la plateforme de diffusion en ligne. S’il y avait bien eu des précédents, comme Divines de Houda Benyamina, dont Netflix avait acquis les droits après l’édition 2016 du festival, ou Beasts of No Nation de Cary Fukunaga, diffusé en streaming après sa présentation à la Mostra de Venise en 2015, aucun n’avait suscité autant de remous. à tel point d’ailleurs que le plus grand festival de cinéma au monde a annoncé une modification de son règlement qui imposera, à compter de 2018, une sortie en salles pour tout film en compétition, ce qui est bien le moins en effet.

Cette cacophonie traduit aussi les bouleversements que traverse pour l’heure l’industrie du cinéma, dont les plateformes de diffusion online sont devenues des acteurs incontournables (Amazon n’étant pas en reste, puisqu’elle produit et diffuse de nombreux films -dont, notamment, le Wonderstruck de Todd Haynes, également sélectionné à Cannes-, auxquels elle assure toutefois une sortie préalable en salles). Une évolution sur laquelle Ritesh Batra porte un regard autorisé, lui dont le troisième long métrage, Our Souls at Night, adapté de Kent Haruf et réunissant Jane Fonda et Robert Redford, battra pavillon Netflix. « Amazon et Netflix ont des millions d’abonnés dans le monde, et les changements qu’apportent ces deux sociétés à l’industrie du cinéma me paraissent fort excitants, notamment en termes d’accès du public aux films, explique-t-il. Mon film va être diffusé en salles pendant une courte période et il sera ensuite disponible sur Netflix pour toujours. C’est un modèle intéressant, qui correspond aussi aux nouvelles habitudes de consommation: les gens se rendent de moins en moins au cinéma, mais ils peuvent désormais accéder à ces contenus chez eux, quand cela leur convient. On fait des films pour que les gens les regardent en définitive, même si j’espère que l’expérience de la salle de cinéma subsistera. En quoi je suis confiant: généralement, les choses coexistent… » Le réalisateur indien observe néanmoins que cette expérience n’a pas été sans incidence pratique sur son travail: « J’avais toujours tourné mes films en format widescreen (2.35:1). Avant que nous ne commencions Our Souls at Night, Netflix nous a soumis les résultats d’une étude montrant que si nous tournions ce film en 16:9, à savoir le ratio d’un écran de télévision, 25 % d’abonnés en plus le regarderaient. J’ai donc tourné dans ce format, puisque ce sera son canal de diffusion privilégié, et cela s’est révélé être une expérience passionnante, ni mon chef opérateur, Christopher Ross, ni moi n’ayant jamais eu l’opportunité de réfléchir au cinéma dans ce ratio auparavant. » Ce qui s’appelle une approche pragmatique…

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