Natalie Portman et Lily-Rose Depp, aussi complices en interview qu’à l’écran

© D. Caron
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Rebecca Zlotowski réunit Natalie Portman et Lily-Rose Depp sous la voûte étoilée de son Planetarium, où elles incarnent les soeurs Barlow, médiums américaines projetées dans le Paris de la fin des années 30, et affichant la même complicité en interview qu’à l’écran…

On trouve à l’origine de Planetarium, film aux allures de mille-feuilles que signe Rebecca Zlotowski, ci-devant réalisatrice de Belle épine et Grand Central, l’histoire des soeurs Fox, trois médiums américaines ayant inventé, au XIXe siècle, le spiritualisme, ancêtre du spiritisme. Ramenées à deux pour les besoins d’un scénario par ailleurs transposé dans le Paris des années 30, elles prennent à l’écran les traits avantageux de Natalie Portman et Lily-Rose Depp, une association tenant, après coup, de l’évidence. La cinéaste raconte avoir écrit inconsciemment le script pour Natalie Portman, dont elle avait fait la connaissance il y a une dizaine d’années, après avoir appris que cette dernière allait s’installer en France. Impliquée précocement dans le projet, la star de Black Swan a soufflé le nom de Lily-Rose Depp pour incarner sa partenaire et soeur -ce que l’on appelle une intuition payante.

École de cinéma informelle

Le contenu intégré souhaite enregistrer et/ou accéder à des informations sur votre appareil. Vous n’avez pas donné l’autorisation de le faire.
Cliquez ici pour autoriser cela de toute façon

Manifeste à l’écran, leur complicité trouve un prolongement naturel alors qu’on les rencontre lors de la Mostra de Venise, « pairées » le temps d’un entretien quelque peu expéditif -20 minutes maximum, comme le veut désormais de plus en plus souvent la règle. Si elle n’est encore qu’une débutante, du haut d’une poignée de rôles dont le plus marquant était celui qu’elle tenait dans La Danseuse, de Stéphanie Di Giusto, Lily-Rose Depp connaît déjà la musique promotionnelle. Enfant du sérail, la jeune femme est allée à « bonne école » il est vrai, star naissante au langage diplomatique voire formaté. Natalie Portman s’en amuse, qui, alors qu’on lui demande si, ayant elle-même débuté fort jeune, elle aurait un conseil à prodiguer à sa cadette, constate: « Non. C’est d’ailleurs curieux, parce que je me sens fort protectrice. Mais Lily-Rose sait parfaitement comment gérer tout cela, c’est une jeune femme particulièrement avisée. » Sans être totalement abouti, Planetarium marque un cap dans la carrière de Portman, actrice à la maturité épanouie qui l’a vue dernièrement se frotter tour à tour au cinéma d’un Pablo Larraín, pour Jackie, et à son premier film en français -une gageure dont elle s’acquitte avec un incontestable panache. « Jouer en français était excitant et effrayant à la fois. Je ne parle pas très bien la langue et j’ai donc dû apprendre mes répliques pour le film. Mais cela représentait aussi un défi. J’ai pu mesurer mes limites à divers moments, comme lorsque Louis Garrel et Emmanuel Salinger se mettaient à improviser. Je n’avais plus qu’à me retirer dans un coin pour manger mon sandwich… » Trop modeste, comme ne se fait faute de le souligner sa partenaire: « Elle était bien meilleure et naturelle qu’elle ne le laisse à penser… »

Et pour cause, en Américaine à Paris, elle fait, magnétisme aidant, bien mieux que donner le change, et la comédienne confesse avoir particulièrement apprécié cette expérience française: « Travailler en France ou aux États-Unis est assez semblable si l’on considère les équipes ou les acteurs, tous talentueux, professionnels, investis et concernés, observe-t-elle. La différence principale tient à mes yeux au fait qu’en France, les journées sont plus courtes, et tout est donc conduit de façon beaucoup plus efficace. Avec l’avantage que cela vous permet d’avoir une vie en dehors du travail: une fois la journée terminée, on peut retrouver sa famille chez soi, pour dîner, ce qui est agréable. Aux États-Unis, la tendance serait plutôt à travailler sans arrêt, comme si c’était toute sa vie… » Sans, pour autant, qu’elle songe sérieusement à s’en plaindre: « J’ai un travail heureux. C’est un privilège rare et une chance de pouvoir se rendre chaque jour au boulot avec entrain. La chose la plus difficile à mes yeux tient au fait que ce travail requiert que l’on reste extrêmement vulnérable, ouvert à toute la gamme des sentiments et à la possibilité de laisser les gens vous émouvoir. Mais en même temps, son volet public vous oblige à avoir une carapace très épaisse, à être dur et inaccessible. Combiner ces deux choses est très délicat… »

Artiste tous terrains

Planetarium vient, du reste, souligner ce qu’un regard à sa filmographie faisait plus que suggérer, à savoir que plus de 20 ans après ses débuts dans Léon, Natalie Portman a su garder son enthousiasme et sa curiosité intacts. Ce que traduisent aussi bien ses choix de comédienne -on la retrouvera prochainement chez Terrence Malick pour Song to Song, avant Annihilation d’Alex Garland, le réalisateur de l’épatant Ex Machina, et The Death and Life of John F. Donovan de Xavier Dolan- que ceux posés de l’autre côté de la caméra, et cela comme réalisatrice ou comme productrice. « Je trouve passionnant de pouvoir m’atteler à différents aspects de la réalisation de films. Je suis actrice depuis 25 ans, ce qui me semble complètement dingue. Sur un plateau, une comédienne se trouve en quelque sorte dans une école de cinéma informelle: on absorbe énormément de son environnement, sans même s’en rendre compte. Avoir l’opportunité de tourner un premier film, de produire et d’écrire me permet d’explorer mes différentes facettes et de faire travailler d’autres muscles. Même si jouer, en me soumettant à la vision d’un réalisateur, reste une passion… « 

Après avoir réalisé A Tale of Love and Darkness, inspiré du récit autobiographique d’Amos Oz, réussite relative augurant toutefois de lendemains prometteurs, l’Evey de V for Vendetta s’est multipliée sur le front de la production. A Jane Got a Gun et Pride and Prejudice and Zombies succèdera prochainement Eating Animals, un documentaire de Christopher Dillon Quinn, adapté de l’ouvrage de Jonathan Safran Foer. Manière, aussi, de traduire son engagement dans le monde: « J’ai eu la chance, en effet, de pouvoir produire ce documentaire. Il est presque terminé, et devrait sortir aux États-Unis dans les premiers mois de 2017. Le livre m’a profondément touchée et a modifié mes habitudes, tant en ce qui concerne mon alimentation que mon attitude à l’égard de la nourriture. Le film se concentre sur l’agriculture industrielle en Amérique, et la façon dont nous avons modifié notre système agricole au détriment de la santé, mais aussi de l’éthique. L’intention n’est cependant pas d’être trop didactique: il y sera surtout question des possibilités, et de l’espoir que l’on peut fonder en un système alternatif… »

Connexions secrètes

Rebecca Zlotowski
Rebecca Zlotowski© OUMEYA EL OUADIE

Avec Planetarium, Rebecca Zlotowski signe une fresque ambitieuse, envoyant deux mediums américaines dans le Paris des années 30, comme en écho à un présent incertain.

« Le chemin qui conduit à opter pour un sujet plutôt qu’un autre est quelque chose de très secret… »Changement de cap pour Rebecca Zlotowski avecPlanetarium, son troisième long métrage: aprèsBelle épineetGrand Central, drames intimes inscrits dans l’urgence contemporaine, voilà que la réalisatrice française se frotte au film d’époque -le Paris des années 30-, à dimension internationale qui plus est, ses deux stars n’étant autres que Natalie Portman et Lily-Rose Depp. Rien que de fort logique, pourtant, si l’on considère le cheminement du projet, au départ duquel l’on trouve les soeurs Fox, médiums américaines qui devaient connaître le succès au XIXe siècle.« J’ai été particulièrement intéressée par un épisode où elles rencontrent un banquier qui demande à l’une d’elles d’incarner l’esprit de sa femme défunte, explique la cinéaste. J’y ai vu le point de départ d’un thriller hitchcockien. Mais plutôt qu’un banquier, j’ai pensé à en faire un producteur de cinéma. Du coup, les gens m’ont demandé si je parlais de Bernard Natan (1). Ce n’était pas mon intention, mais son histoire m’intéressait également, et j’ai commencé à creuser dans ce sens. Le film s’est vraiment construit de la sorte, comme un train où un wagon s’ajouterait à l’autre… Résumer le processus est vraiment difficile, mais si Planetarium valait la peine d’être tourné, et maintenant d’être vu, c’est à mes yeux parce que nous devons réfléchir aux raisons pour lesquelles cette histoire trouve un écho en nous aujourd’hui. Il y est question du cinéma, mais aussi de la narration, des théories de la conspiration, de l’antisémitisme, de la montée du populisme… »

(1) Producteur franco-roumain, Natan a acquis la société Pathé, en 1929, et compte parmi les fondateurs de l’industrie du cinéma en France. Victime de campagnes antisémites, il sera démis de ses fonctions avant d’être déchu de la nationalité française. Il sera finalement livré par les autorités aux forces d’occupation en 1942, et mourra à Auschwitz quelques mois plus tard.

Partner Content