Kristen Stewart sublime un Personal Shopper fascinant et audacieux, sans être convaincant

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Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Olivier Assayas inscrit dans le paysage parisien contemporain une errance intime à fleur de fantastique dans Personal Shopper. Avec Kristen Stewart, étourdissante…

Si le cinéma d’Olivier Assayas avait déjà tutoyé le fantastique en diverses occasions, Personal Shopper, son nouveau film, n’en constitue pas moins une expérience étonnante. Le réalisateur français y met en scène Maureen, une jeune Américaine exerçant à Paris un job alimentaire qu’elle méprise -elle arpente les boutiques de mode pour la star qui l’emploie-, occupation qui lui laisse le temps de tenter d’entrer en contact avec l’esprit de son frère jumeau disparu. Et la caméra d’évoluer comme entre deux mondes, glissant du matérialisme contemporain aux fantômes du spiritisme dans un mouvement qu’habite fébrilement Kristen Stewart.

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Ce projet, Assayas l’a entrepris sur les cendres d’un film d’époque qu’il devait réaliser aux USA et au Canada, perspective s’étant écroulée à la veille du tournage. Sous le coup de la frustration, il rentrait à Paris pour se lancer à l’assaut d’une page blanche: « J’ai voulu faire un film sur le Paris moderne, impliquant un personnage d’aujourd’hui, commence-t-il. J’ai tourné des films situés dans les années 70, Sils Maria vivait en quelque sorte dans une bulle propre, mais je n’avais pas vraiment filmé ma propre ville depuis longtemps. » Une expérience qui se révélera, à l’autopsie, aussi enthousiasmante dans l’instant –« j’aimais l’idée de filmer Paris comme un paysage, de voir les bâtiments, les toits, de documenter la ville en 2015 »– que « perturbante » a posteriori, le tournage s’étant achevé quelques jours à peine avant les attentats du 13 novembre –« deux semaines plus tard, nous n’aurions pas été en mesure de filmer ces scènes ». De quoi ajouter au trouble d’une oeuvre dont le titre tient, jusqu’à un certain point, du faux-semblant: « Personal Shopper correspond à l’activité qu’elle exerce. Mon film, pour autant, n’a rien d’un documentaire sur la mode. Mais si j’ai choisi cet arrière-plan, c’est parce qu’il amène quelque chose en rapport avec les tensions du monde moderne. Nous vivons une époque incroyablement matérialiste, cela va en s’aggravant, et d’une certaine manière, l’industrie de la mode en constitue l’épiphanie. Mais en même temps, elle nous attire et nous fascine, parce qu’elle recèle de l’art et de la beauté, cette dernière nous aimantant naturellement. »

Une âme perdue

L’âme de Personal Shopper, c’est donc Kristen Stewart, l’actrice américaine qui illuminait déjà le précédent opus du cinéaste, Sils Maria. S’il n’a pas écrit le film pour elle, Assayas confesse cependant qu’il ne l’aurait pas entrepris sans elle –« je n’aurais pas écrit ce scénario si je ne l’avais pas connue, et si je n’avais pas déjà travaillé avec elle. Disons plutôt qu’elle l’a inspiré… », relève-t-il. Entre Maureen, travaillant aujourd’hui pour une célébrité, et Valentine, assistante d’une actrice reconnue dans Sils Maria, le parallèle est tentant; le réalisateur voit pourtant une évolution sensible entre les deux rôles qu’il lui a confiés: « Valentine n’était pas unidimensionnelle, mais elle était beaucoup plus simple que Maureen dans Personal Shopper. Elle était dépendante, et complètement définie par sa relation avec sa patronne. Ici, la patronne est inexistante, la jeune femme est en deuil, c’est une âme perdue tentant de revivre… » A sa suite, le film emprunte des chemins fantastiques que le réalisateur pave de références multiples -on y croise ainsi Victor Hugo (qui a les traits de Benjamin Biolay) dans une séance de spiritisme, mais aussi l’oeuvre de la pionnière de l’art abstrait Hilma af Klint, artiste doublée d’une médium-, pour un résultat flirtant ouvertement avec le cinéma de genre. « Plusieurs de mes films antérieurs recelaient des éléments fantastiques, mais plutôt sous la forme d’un courant souterrain, présent sans l’être vraiment. J’avais envie d’aller au bout de cette idée, et de voir ce qui en ressortirait. Maureen est comme nous lorsque nous perdons un être cher: nous vivons dans l’expectative, sans accepter l’absence, et en entamant une sorte de dialogue avec quelqu’un qui n’est plus là. Nous pouvons la comprendre, parce que nous sommes tous passés par là, d’une manière ou d’une autre, que l’on parle de fantômes, ou de convictions. Pour ma part, je crois en ma version extrêmement modeste de communication avec l’autre monde. »

Personal Shopper trouve dans cette articulation une part de son envoûtante étrangeté, et l’on pense, par endroits, au cinéma d’un Dario Argento par exemple. « On finit toujours par être défini par ses propres goûts, sourit Assayas, et je considère Argento comme l’un des meilleurs cinéastes de l’Histoire. Il est immensément important, je le place au sommet, au même titre qu’Antonioni et les autres grands réalisateurs italiens de l’époque. Je suis convaincu que son oeuvre ne va cesser de gagner en importance. Pour moi, David Lynch lui a beaucoup volé, et j’ai essayé moi aussi, en toute modestie, de lui dérober certaines choses… » De quoi, incidemment, ajouter au côté hybride d’un film multipliant les échappées narratives avec un bonheur parfois inégal -ainsi, lors d’une longue séquence consistant exclusivement en l’échange de textos, un outil guère cinématographique a priori: « J’en suis conscient. Mais je trouve cette forme d’expression fascinante. Elle a sa propre dramaturgie, hypnotique, et elle nous implique plus que d’autres modes de communication, par son côté addictif. Je me suis toujours demandé si j’arriverais à traduire cette dépendance à l’écran. » Voire. A défaut d’être toujours payante, l’audace fait de Personal Shopper un objet définitivement fascinant…

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