Jan Bucquoy, cinéaste populaire

Jan Bucquoy: "Ma théorie, c'est qu'il n'y a que les projets qui me maintiennent en vie."

Dans le regard de Jan Bucquoy se mêlent toujours une facétie tout enfantine et une certaine mélancolie. On ne sait jamais quel visage va prendre le dessus, celui de l’amuseur provocateur ou du clown triste. On le rencontre pour parler de lui et de son dernier film, La Dernière Tentation des Belges.

La blague et le sourire en coin ne sont jamais loin. Quand on lui demande pourquoi il est devenu cinéaste, la réponse fuse: « Pour séduire les filles évidemment! C’était ça ou rocker. » On rebondit alors, pourquoi pas le rock? « La guitare, c’était trop dur. » Mais le cinéphile poète reprend vite les rênes de la conversation: « Non, en fait, c’est écrivain que je voulais être, je crois. J’ai commencé par écrire de la poésie. Je publiais des poèmes dans des journaux gratuits. Mais à 3 ans déjà, j’allais au cinéma avec ma tante. Le premier film dont je me souviens vraiment, c’est Johnny Guitar de Nicholas Ray. Un drame sentimental, mais avec de l’action. J’ai l’impression que les grands cinéastes américains arrivaient à mélanger les genres à l’époque, à ne pas cloisonner. C’est ce que j’ai essayé de faire avec mon dernier film. Et puis bien sûr, il y a eu la Nouvelle Vague, la caméra qui sortait du studio, s’aventurait dans la rue. Je me souviens d’un film de Godard où un gars rentre dans un café et demande une direction, et Godard garde ça dans son film. C’était inimaginable à l’époque, et ça me plaisait beaucoup cette irruption du réel. »

« C’était à la terrasse d’un café dans les Marolles. » Quand on demande à Alex Vizorek, qui joue dans La Dernière Tentation des Belges s’il se souvient de sa première rencontre avec Jan Bucquoy, il en garde un souvenir très net. « On était assis là, à boire des bières. Et puis soudain une femme s’arrête devant nous. « Jan… » « Oui? » « C’est Caroline! On est restés ensemble pendant six mois! » Tout lui est revenu d’un coup, je n’existais plus, il se souvenait du bon vieux temps avec Caroline. Une scène tout droit sortie de l’un de ses films. C’était vrai et joyeux. »

Du cinéma à la première personne

Oui, parce que la vie de Jan Bucquoy est un film, et ses films sont sa vie. On n’est pas loin du poncif, certes, mais avec un petit supplément de malice et de mélancolie au fond des yeux. L’autobiographie, était-ce une évidence pour lui? « La fausse biographie plutôt. Je raconte ma vie, depuis le début, mais finalement on vit tous un peu les mêmes choses, alors autant dire « Je ». Et puis j’ai choisi d’incarner le Belge aussi, c’est assumé. À l’étranger, on me voit comme ça, ça fait sourire. Cet endroit qui ne ressemble à rien, la Belgique, j’aime bien contribuer à le mettre sur la carte. »

On sourit beaucoup dans La Dernière Tentation des Belges (lire la critique), parfois même on pouffe de rire devant la joyeuse naïveté de son héros, mais on ravale quelques sanglots aussi. Ce père absent et cette fille suicidaire, dont la relation contrariée est narrée en voix off, touchent droit au coeur. « On me dit que ce film parle de la mort, mais moi je trouve qu’il parle plutôt de la vie. La vie, c’est absurde, ça ne sert à rien, ça finit mal, mais allons-y quand même. Heureusement qu’il y a des Don Quichotte, prêts à se battre contre des moulins à vent! C’est un peu le cas de Jan, mon personnage. Face au drame, il veut démontrer que la vie, ça peut aussi être chouette. La vie peut être marrante, mais il faut y aller, ça ne tombe pas tout cuit, il faut de l’énergie, et de la force. Une sorte de hargne, de rage, peut-être une sorte de libido de vivre en fait. »

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La fureur de vivre

On a envie d’y croire avec lui, puis soudain le cinéaste ajoute: « On me demande si ce film, c’est une sorte de thérapie pour faire le deuil de ma fille. Mais il n’y a pas de thérapie possible pour ça. Quand ma fille est morte, pendant tout un temps, j’ai continué à vivre avec elle. Je la voyais dans mes rêves, dans la rue. J’avais même une sorte de dialogue avec elle dans ma tête. Le film, c’est un peu un dialogue post-mortem. À la fin du film, à la question « C’est quoi la mort? », Marie répond: « C’est le silence ». Et avec ce film, notre dialogue s’est arrêté. D’une certaine façon, je l’ai perdue définitivement. Je ne l’ai pas formulé comme ça sur le moment, mais je ne la vois plus, et elle ne me parle plus. Cette présence presque viscérale a disparu. »

Alors qu’un ange passe, peut-être celui de Marie, il se reprend. « Ma théorie, c’est qu’il n’y a que les projets qui me maintiennent en vie. Même déménager, hein! Il me faut des projets. Faire l’Eurovision, créer un bistro, monter un cinéma. C’est ça la vitalité pour moi. C’est un existentialisme revisité. On existe, on meurt, et entre-temps, il y a les projets. »

La vitalité, elle est aussi dans l’énergie déployée à faire un film dense, vif et enlevé, un peu foutraque sur les bords, mais accueillant pour le spectateur. « Moi je crois que c’est un film populaire, qui peut être lu à différents niveaux. Il y a plein de références littéraires ou cinématographiques, mais il y a aussi une histoire très personnelle, qui joue sur l’émotion. Je voulais que tout le monde puisse y trouver son plaisir. Évidemment, plus on capte de références, plus c’est jouissif. C’est un film jouissif que j’ai voulu faire en fait. Émotionnellement jouissif. » Jouissons donc tant qu’il est encore temps.

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