Ciné | Kirsten Dunst, reporter en pleine guerre de Sécession dans Civil War

À quelques mois des élections présidentielles, Civil War concrétise avec une terrible vraisemblance le pire cauchemar de l’Amérique: une deuxième guerre de Sécession. L’actrice principale Kirsten Dunst et le réalisateur et scénariste Alex Garland en expliquent les motivations.

Mettre en images une deuxième guerre de Sécession dans un film d’action à l’approche de l’élection présidentielle qui pourrait permettre à Donald Trump de retrouver la superpuissance… Cela ressemble à un coup d’éclat hasardeux, mais Civil War n’est pas un film gratuit.

Alex Garland, le réalisateur et scénariste britannique à l’origine des films de science-fiction Annihilation et Ex Machina, aussi bluffants au niveau de la forme que du fond, plonge le spectateur dans l’horreur d’une guerre civile: attentats-suicides, bombardements aériens de civils innocents, charniers, lynchages et flots de réfugiés. Sauf qu’ici ça ne se passe pas à Alep, Kaboul ou Khartoum, mais à New York et Washington 
et dans toute la zone qui les sépare.

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On suit dans cette folie une photographe de guerre expérimentée qui traverse le pays en flammes avec deux journalistes et une débutante ambitieuse dans l’espoir de mettre la main sur le président. Le genre de rôle à motiver Kirsten Dunst? « Pas vraiment, répond la star de Marie-Antoinette et de Spider-Man, qui n’était pas retournée sur un plateau de tournage depuis le western The Power of the Dog de Jane Campion en 2021. Ce n’est pas le rôle que je regarde, mais le réalisateur. Ça faisait longtemps que je voulais travailler avec Alex Garland, qui est vraiment brillant. Il ne tourne pas si souvent et les opportunités sont donc rares. Faire maintenant partie de sa filmographie est très excitant pour moi. Après, le fait que le rôle soit attractif, c’était juste parfait. »

Le caractère politique et potentiellement choquant d’un film abordant le déclenchement d’une guerre civile dans l’Amérique contemporaine n’a pas découragé l’actrice. « Je n’aurais pas accepté ce film avec n’importe quel réalisateur. Il faut faire attention à ce qu’on tourne et avec qui. Je ne me suis pas trop souciée de l’aspect politique, ce qui m’intéressait, c’était de tourner avec Alex Garland. Ce qu’il a déjà réalisé est vraiment impressionnant. Ex Machina m’a époustouflée. Il ose aborder ses plus grandes angoisses. C’est à la fois un bon scénariste, très intelligent, et un réalisateur qui ose sortir des sentiers battus. J’aime les vrais artistes qui repoussent les limites du cinéma.« 

La muse de Sofia Coppola, qui s’est aventurée dans Melancholia avec l’enfant terrible danois Lars von Trier, ne sortira pas de son lit pour une romcom médiocre. « Je fais ce job depuis que j’ai 3 ans. Je pense que j’ai désormais le droit d’accepter seulement des films qui me plaisent et dans lesquels je peux m’investir corps et âme.« 

Pas propre à l’Amérique

Civil War ne s’attarde pas sur les causes et la genèse de cette deuxième guerre civile américaine. Les raisons pour lesquelles le Texas et la Californie font sécession et marchent ensemble vers le Capitole pour renverser un président terrifiant ne sont pas vraiment précisées. On est directement confronté aux atrocités. « Civil War est politique dans le sens où le spectateur a la possibilité de développer sa propre vision des événements et de se demander s’il y a une interaction avec le climat politique actuel, explique Kirsten Dunst. Ce film attise-t-il les peurs? Y a-t-il un espoir qui brille dans l’obscurité? S’agit-il avant tout d’un film anti-guerre? Ce sont des questions que nous laissons délibérément ouvertes. »


Son réalisateur va encore plus loin et déconnecte en partie Civil War de la situation politique actuelle aux États-Unis. Car une guerre civile de ce genre pourrait aussi éclater ailleurs. « Je pense que c’est un point crucial. Tous les pays sont menacés. Même les démocraties occidentales qui se croient hors du lot et hors de portée des problèmes qui ravagent d’autres pays. Une démocratie n’est jamais éternelle, explique-t-il. Je ne veux pas être mesquin. Bien sûr, nous soulevons des problèmes spécifiques dans lesquels l’Amérique est empêtrée depuis un long moment. Des politiciens populistes, la polarisation, la division, la colère populaire, le racisme, un manque manifeste d’écoute et beaucoup de délires et de vociférations. Chacun pense avoir raison en criant plus fort que les autres. Cette situation n’est pas propre à l’Amérique. Mon pays, le Royaume-Uni, en souffre aussi depuis longtemps. Un peu partout en Europe, les populistes sont problématiques. La polarisation divise également le Moyen-Orient, l’Asie et l’Amérique du Sud. Il s’agit là de problèmes mondiaux.« 

Malgré cela, il y avait de bonnes raisons de faire de l’Amérique le champ de bataille d’une guerre civile. « Les États-Unis sont le pays le plus puissant du monde. Au Royaume-Uni, les gens sont parfois mieux informés sur la politique américaine que sur leur politique nationale. Est-ce la même chose en Belgique? C’est logique d’aborder ces questions par le biais de l’Amérique. Une guerre civile aux Pays-Bas ou au Royaume-Uni n’aurait pas le même impact sur le monde qu’une guerre civile aux États-Unis. »

Des caméras un peu partout

Si Civil War semble si réaliste, c’est surtout en raison de la façon de filmer d’Alex Garland. « J’ai moi-même été époustouflée, confie Kirsten Dunst. Même si je connaissais le dénouement, j’ai retenu mon souffle à la fin et j’ai été saisie par un sentiment de malaise et de peur. Je ne savais pas vraiment où aller avec cette énergie. Je suis extrêmement fière de Civil War, mais c’est un soulagement que le film puisse enfin être vu et discuté par d’autres gens. Ça allège la pression. »

Le plan d’attaque d’Alex Garland consistait principalement à ne surtout pas s’inspirer de films de guerre comme Apocalypse Now ou Full Metal Jacket. « La méthodologie était la suivante: éviter autant que possible la grammaire cinématographique et utiliser celles des images d’actualité, des journaux télévisés, des documentaires et de nos propres expériences. Nous avons constamment essayé de nous éloigner des outils éprouvés de l’industrie cinématographique. Tant en termes d’imagerie que d’exécution ou d’utilisation de musique dissonante. Même si c’était plus facile à dire qu’à faire.« 

Les scènes ont été tournées chronologiquement, sur place et avec plusieurs caméras simultanément. « Alex cachait des caméras un peu partout, souligne Kirsten Dunst. Souvent, je ne savais même pas combien de caméras étaient braquées sur nous. Je ne comprends pas très bien comment il a pu monter Civil War avec autant de séquences. Parce que, le connaissant, il a passé tout à la loupe.« 

Le tournage a été un long road-trip. « Avec parfois un côté claustrophobique, car il nous est arrivé de rester assis dans la voiture pendant des jours entiers, à rire et à discuter. Et à d’autres moments, il fallait s’amuser à enlever tous les paquets de chips, les bouteilles et tout ce qui traînait dans la voiture. » L’enchaînement de scènes de combat hyperréalistes et le bruit infernal des nombreuses explosions réelles ont été éprouvantes. Dans une interview accordée à Marie Claire, l’actrice a dit avoir souffert de stress post-traumatique pendant les quinze jours qui ont suivi le tournage, mais elle regrette cette déclaration. « J’ai mal choisi mes mots. Je n’ai pas vécu une vraie situation de guerre. Mais j’étais épuisée et un peu en état de choc quand, après deux semaines de scènes de guerre intenses et physiquement épuisantes et une immersion continue dans le bruit des tirs et des explosions, je me suis retrouvée à la maison avec des enfants qui pleurnichaient pour avoir un goûter ou qui voulaient regarder la télévision. Le plus jeune a fêté son premier anniversaire pendant le film. En tant que jeune maman, je suis arrivée crevée sur le tournage. »

Quatrième pouvoir

Kirsten Dunst ne se voit pas travailler comme photographe de guerre. « Pour construire mon personnage, je me suis surtout inspirée de Under the Wire, un documentaire sur la correspondante de guerre Marie Colvin. J’ai du mal à réaliser tout ce que ce métier exige. C’est si dur, si éprouvant. Les reporters de guerre sont de véritables héros. Mais à ce sujet, vous devriez interroger Alex. Son parrain était un correspondant à l’étranger qui a couvert plusieurs conflits, et son père était dessinateur de presse.« 

CW_28619.arw © Murray Close


Alex Garland confirme son lien personnel avec les reporters de guerre et considère le journalisme comme l’un des principaux thèmes de son film. « La clé se trouve dans le terme reporters, confie-t-il. Je voulais des reporters à l’ancienne comme héros. Des reporters qui, délibérément, ne laissent aucune place à la partialité et à la subjectivité dans leurs reportages. Avant, même le mot « je » était exclus. Les reporters n’écrivaient pas « j’ai vu ça », ils écrivaient ce qui s’était passé. Il y avait une idéologie derrière ça: une idéologie qui considère le journalisme comme le quatrième pouvoir.« 

Le cinéaste estime que la presse a effectivement un « rôle social » à jouer et qu’elle contribue à contrôler les gouvernements. « Mais dans ce cas, il est essentiel que les gens puissent faire confiance aux comptes-rendus. Et au cours de ma vie -j’ai 53 ans aujourd’hui-, cette confiance a été mise à rude épreuve. Pour les organismes de presse, l’époque est très différente de celle d’il y a 30 ans. Au lieu d’exclure la partialité, on la considère comme une nécessité. On n’ose pas contrarier les lecteurs ou les téléspectateurs de peur de perdre des revenus publicitaires et on fait tout pour les conforter dans leurs idées. La presse renonce ainsi complètement à sa mission sociale. Il est malheureusement incontestable que plusieurs très grands organes de presse fonctionnent aujourd’hui dans les faits comme des machines de propagande. La propagande a deux caractéristiques principales. Elle est efficace, mais les gens savent qu’il s’agit de propagande. Ca remue le public mais en même temps les gens la rejettent plus ou moins. On ne fait plus confiance aux médias.« 

Le réalisateur britannique s’inquiète du fait qu’il n’y a pas que les mécanismes du marché et la pression publicitaire qui nuisent au journalisme. « Les gens semblent avoir abandonné l’idée que le journalisme est une nécessité. La presse est également attaquée par les politiciens qui tirent profit de la dégradation de la crédibilité des médias. Modestement, Civil War veut attirer l’attention sur la nécessité de soutenir les bons journalistes. Et il y en a encore beaucoup. Mais aujourd’hui ils n’ont plus la portée qu’ils avaient autrefois. »

Alex Garland a lui-même fait à ses dépens l’expérience de ce journalisme prompt à attiser les flammes. « J’ai laissé entendre dans une interview que je ne me voyais pas réaliser un film dans l’immédiat. Je n’ai rien dit de plus mais ça a pris des proportions et tout le monde croit maintenant que j’ai jeté l’éponge en tant que réalisateur. De cette petite phrase anodine -tout le monde se fout de savoir que je fais une petite pause-, on a fait tout un drame. Cela peut sembler un détail anodin mais, à mon avis, c’est semblable au canari dans la mine de charbon. C’est un exemple de l’hystérie dans laquelle le monde se laisse si facilement entraîner depuis un certain temps. Et cette hystérie pourrait bien être à la base de la polarisation qui cause tant de dégâts. »

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