Ema, le choc des générations

Ema dégage une énergie très puissante dans une débauche de couleurs comme jamais Pablo Larraín n'en avait utilisée.
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Avec Ema, Pablo Larraín trace le portrait d’une jeune danseuse tentant fréné tiquement de se reconstruire après une adoption ayant mal tourné. Un film organique, scintillant et secouant, à voir en VOD.

Huitième long métrage de Pablo Larraín, Ema marque une évolution sensible dans le chef du cinéaste chilien. S’il s’est régulièrement tourné vers le passé, revisitant l’histoire politique de son pays à la faveur de la trilogie Tony Manero, Post Mortem et No où il faisait l’inventaire des années Pinochet avec brio, et livrant ensuite des biographies éminemment personnelles du poète et diplomate Pablo Neruda, puis de Jackie Kennedy, le voilà, en effet, qui signe un drame intime au présent. Soit l’histoire d’Ema, jeune danseuse mariée à un chorégraphe réputé, qu’une adoption ayant mal tourné va précipiter dans une course effrénée, multipliant, en un élan vital irrépressible, les rencontres et les aventures dans le port de Valparaíso, comme pour mieux pouvoir se réinventer. Un destin de femme bien éloigné, en définitive, du projet initial: « À l’origine, je voulais faire un film sur l’adoption dont le personnage central serait une femme de 65 ans, explique Pablo Larraín, retrouvant une Mostra de Venise où il avait déjà présenté Post Mortem et Jackie. J’ai ensuite plutôt pensé à une femme dans la quarantaine, moment où j’ai rencontré Mariana Di Girólamo, qui est beaucoup plus jeune (originaire de Santiago, la comédienne est née en 1990, NDLR), l’idée de tourner le film avec elle s’imposant dans la foulée. Du coup, il m’a fallu remodeler toute l’histoire, parce qu’il s’agissait d’une autre génération, et donc d’un film totalement différent. Nous avons dès lors décidé de situer Ema à Valparaíso, et d’y intégrer le reggaeton, avec ses conséquences. Mais le point de départ, c’était une adoption qui échoue, un phénomène relativement courant. »

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Une perception différente

Ce thème, le cinéaste ne l’évacue pas, loin s’en faut, le film s’ouvrant sur les échos d’une « adoption ratée » et ses conséquences pour un couple balançant entre culpabilité et récriminations mutuelles, environnement toxique dans lequel la jeune femme va puiser sa détermination farouche. À sa suite, Ema apparaît moins comme un drame de société que comme un portrait au féminin débordant bientôt sur celui d’une génération, déplacement de son centre de gravité dont Pablo Larraín convient bien volontiers. « J’ai appris beaucoup de choses. Cette génération est tellement différente de la mienne, c’est un peu comme si quelqu’un appartenant au siècle dernier observait quelqu’un du siècle actuel. C’est une génération très particulière: elle est vraiment concernée par le changement climatique, par exemple, avec un niveau d’éducation et de conscientisation bien plus grand que la mienne. Sans vouloir généraliser et les mettre tous dans le même sac, ces jeunes peuvent aussi vivre de peu, se contentant, pour certains, d’un ordinateur, d’un bon téléphone et de quelques vêtements. Ils ne sont pas dans cette logique consumériste avec laquelle nous avons grandi, et qu’il fallait essayer d’embrasser en accumulant toujours plus. Je ne pense pas qu’ils s’en soucient plus que cela. Et en termes de sexualité, peu leur importe que l’on soit hétérosexuel, homosexuel, trans ou que sais-je, c’est l’amour qui compte, et ils sont beaucoup plus ouverts à différents types de relations, tant individuellement que collectivement. Ils sont très individualistes, mais en même temps respectueux des autres. Leur approche de la vie est fort différente de celle de ma génération. Ils me considéraient d’ailleurs comme un peu »vieux jeu », cette génération a grandi avec d’autres outils dans un contexte de crise. Leur perception des choses est fort différente de la nôtre. » Quant à savoir s’il a su les représenter avec justesse? « Je ne pourrai vous répondre que plus tard, mais ceux d’entre eux à qui nous avons montré le film, s’ils ont eu des réactions contrastées, se sont en tout cas montrés soulagés par son rythme. D’une façon générale, ils assimilent mon cinéma à des films lents. Et là, ils m’ont dit: « C’est mieux »… » (rires)

Pablo Larraín
Pablo Larraín© CLUIS POIROT

Sur un air de reggaeton

Ce face-à-face générationnel se cristallise aussi à l’écran dans le reggaeton qu’Ema et ses amies danseuses écoutent et pratiquent sans relâche, à quoi Gaston, le chorégraphe qu’interprète Gael García Bernal, n’oppose qu’incompréhension voire mépris. « Au départ, j’étais un peu comme le personnage de Gael, sourit le cinéaste, mais j’ai appris à connaître cette musique et à l’apprécier. Pas au point d’en écouter chez moi, mais si on en passe à une soirée, je pourrais danser. » Le film traduit, en tout état de cause, un autre rapport au corps, au désir et au plaisir. Une énergie, aussi, inhabituelle chez Larraín, et que relaie une caméra en mouvement, vibrant au rythme du personnage central plutôt que d’une logique narrative contraignante. Le tout, servi avec cette maîtrise et cette richesse formelles qui sont aussi la marque du cinéaste. « Le film dégage une énergie très puissante, on y bouge tout le temps, dans une débauche de couleurs comme je n’en avais jamais utilisée. J’ai tourné à Valparaíso, une très belle ville portuaire, pleine de collines et de couleurs comme Lisbonne, mais en mode sud-américain, trashy et élégant à la fois. Quand nous avons fait les essais de costumes, tout le monde est arrivé avec des vêtements de couleurs différentes. Plutôt que de nous y opposer, nous en avons retiré l’idée de faire un film aussi coloré que possible, où la caméra et les émotions esquisseraient une chorégraphie. Ema a été conçu suivant une structure chorégraphiée, avec en outre des chorégraphies au sein des scènes. » Soit quelque chose comme un corps fluctuant, auquel ses séquences dansées confèrent un éclat scintillant – « le plus difficile dans ces scènes, et c’est pourquoi les vidéos musicales réussies m’inspirent le respect, c’est de savoir comment les cadrer. Le point de vue choisi peut en modifier la perception. »

Ema, le choc des générations

Celui adopté par Pablo Larraín se révèle en tout cas fascinant, qui fait d’Ema une expérience de cinéma originale, à la fois organique et artificielle, mentale et charnelle. Un jalon dans son parcours, dont on se dit qu’il pourrait lui ouvrir de nouvelles perspectives, tant le film diffère par son style de ses oeuvres antérieures: « Je ne sais pas ce qu’il en sera, mais nous sommes tous transformés par nos expériences, bien sûr. Je veux simplement garder ma liberté et travailler sur des sujets qui m’intéressent. Je ne souhaite pas appartenir à un système particulier. J’ai adoré l’expérience de Jackie (réalisé à Hollywood pour Fox Searchlight, avec Natalie Portman dans le rôle-titre, NDLR), je le referais sans hésiter et je suis certain que je retravaillerai aux États-Unis. Mais pour ce film, j’avais envie, après avoir beaucoup voyagé, de rester auprès de mes proches et de retrouver les gens avec qui j’avais l’habitude de travailler, pour un tournage « en famille ». Je n’ai pas le sentiment d’appartenir à un système, à un pays ni même à un médium. Je veux pouvoir aller là où je ressens de l’amour, et une bonne connexion avec un projet mais aussi avec les gens. »

Ema ***(*)

De Pablo Larraín. Avec Mariana Di Girólamo, Gael García Bernal, Paola Giannini. 1h42. Disponible en VOD Premium sur Proximus, VOO, Lumière et UniversCiné.

Ema, le choc des générations

À l’instar de son héroïne, Ema, le huitième long métrage de Pablo Larraín, est un film malaisé à appréhender, d’un abord revêche mais à la séduction insidieuse. En son coeur, Ema (Mariana Di Girólamo), danseuse mariée à Gaston (Gael García Bernal), un chorégraphe avec qui, conséquence d’un accident, ils viennent de « rendre » Polo, l’enfant qu’ils avaient adopté. Et le couple de se déchirer, les blessures attisées par un sentiment de culpabilité, la jeune femme se jetant à corps perdu dans une existence faite de rencontres et d’aventures, manière peut-être de se réinventer. Si le sujet de société est présent en filigrane, c’est plus le portrait intime qui intéresse le cinéaste chilien, qui adopte le point de vue exclusif de son personnage -Mariana Di Girólamo signe une composition étonnante, opaque et désarmante de sincérité-, pour embarquer, au gré de sa dérive dans les rues de Valparaíso, le spectateur dans un flux d’émotions parfois contradictoires. Déstabilisante à certains égards, l’expérience n’en est pas moins fascinante, qu’irisent des chorégraphies scintillantes et que rythment des lignes de fuite aux accents reggaeton, comme pour mieux déboucher sur un final stimulant…

Gael García Bernal à l’aventure

Ema, le choc des générations

Révélé il y a tout juste 20 ans par Amores Perros, d’Alejandro González Iñárritu – « C’était tellement inattendu. J’avais même demandé une VHS aux producteurs du film, histoire d’en garder une trace »-, Gael García Bernal a su ensuite multiplier les choix inspirés, se laissant guider par sa curiosité. « Je n’ai jamais raisonné en termes de show-business ni de célébrité, cela ne me traverse pas l’esprit, confie-t-il, alors qu’on le rencontre dans le cadre du festival Lumière, à Lyon, où un hommage lui est consacré. Les films constituent à mes yeux une matière à explorer. On provoque des accidents, et une réflexion en découle. C’est comme un exercice philosophique mondain -mondain en ce sens qu’il n’a rien d’académique-, où la confrontation de points de vue nous apporte quelque chose ». Alfonso Cuarón (Y tu mamá también), Walter Salles (Diários de motocicleta), Pedro Almodóvar (La mala educación), Michel Gondry (La Science des rêves), Lukas Moodysson (Mammoth) ou autre Jim Jarmusch (The Limits of Control): les noms qui jalonnent sa filmographie parlent d’eux-mêmes. Ainsi encore en 2019 quand, non content de signer un long métrage plus généreux que réussi en définitive, Chicuarotes -l’histoire de deux ados mexicains tentant d’échapper à leur condition précaire par la criminalité-, il est apparu au générique de It Must Be Heaven, d’Elia Suleiman, de Wasp Network, d’Olivier Assayas, et d’ Ema, de Pablo Larraín.

Sublimation politique

Le cinéaste chilien, Gael García Bernal l’avait déjà pratiqué en diverses occasions: en 2012 pour le solaire No, sur le référendum qui devait conduire à la fin de la dictature de Pinochet, et quatre ans plus tard, pour un portrait de Pablo Neruda dont il incarnait une Némésis imaginaire. Changement de registre avec Ema, où il campe Gaston, un chorégraphe renommé dont le couple part en vrille dans les reproches d’une adoption ratée. Et la caméra de Larraín de s’insinuer dans les pas d’Ema, jeune femme tentant de se reconstruire, coeur fébrile d’un drame stylisé inscrit au confluent de l’intime, du social et même du politique, à quoi vient se greffer ce qui ressemble encore à un conflit générationnel cristallisé autour du reggaeton. « Avec Pablo, chaque décision esthétique est chargée de la sublimation politique des personnages », observe le comédien.

À l’instar de son héroïne, dont il épouse le cap aventureux, le film semble parfois s’égarer en chemin. Mais plus encore, Ema vibre de l’élan qui anime son personnage central, dont la soif de vivre frénétique bouscule les carcans et les codes -morale patriarcale ou famille traditionnelle notamment. Pour capter cette énergie en mouvement, Pablo Larraín a privilégié une approche organique. En quoi Gael García Bernal a trouvé une liberté salutaire: « Gaston est un individu frustré, arrivé à un stade de son existence où il décide de s’arrêter et d’écouter. C’est peut-être le seul à vraiment changer dans le film. Ce n’était pas évident, parce qu’il ne s’agissait pas de construire un personnage, c’était une construction naturelle, parce que nous ne savions pas où nous allions, nous découvrions le matin ce dont la journée serait faite. Et j’ai adoré travailler de la sorte. » La curiosité, encore et toujours…

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