Critique | Cinéma

Dominik Moll (La Nuit du 12) : « Je voulais d’une forme de véracité, coller au plus près à la réalité »

3,5 / 5
Dans La Nuit du 12, l'enquête sur un sordide féminicide débouche sur un questionnement plus global sur la masculinité. © National
3,5 / 5

Titre - La Nuit du 12

Genre - Drame

Réalisateur-trice - Dominik Moll

Casting - Bastien Bouillon, Bouli Lanners, Anouk Grinberg

Durée - 1h54

Nicolas Clément
Nicolas Clément Journaliste cinéma

Devant la caméra de Dominik Moll, le récit minutieux d’une traque obsessionnelle vire à une stimulante méditation sur la masculinité en circuit fermé.

Chaque enquêteur tombe un jour ou l’autre sur un crime qui le hante. Il se met à vous tourner dans la tête jusqu’à l’obsession.” D’autant plus si le crime en question n’en finit pas de mener à des impasses. En France, on estime que, chaque année, 20% des affaires criminelles restent irrésolues. C’est à l’une de ces enquêtes qui ne trouveront probablement jamais leur point final que s’intéresse La Nuit du 12, le nouveau long métrage de Dominik Moll (Harry, un ami qui vous veut du bien, Seules les bêtes). Adaptant les deux derniers chapitres de 18.3 – Une année à la PJ de Pauline Guéna, un ouvrage immersif où le travail d’observation documentaire se double d’un incroyable réservoir à fiction, le film prend la forme d’un polar anti-spectaculaire au possible, préférant s’attacher à dépeindre la trivialité sisyphéenne du métier d’enquêteur plutôt que de jouer d’une fascination forcément ambivalente pour le spectacle de la violence. “J’ai toujours été très méfiant à l’égard d’une certaine complaisance envers la violence, opine Dominik Moll alors qu’on le retrouve sur la Croisette en mai dernier, où le film était présenté dans la section Cannes Première. C’est notamment pour ça qu’au début du film, j’ai choisi de représenter le crime, qui en soi est horrible, avec un recul considérable, une distance très pudique. Il n’y a pas de sensationnalisme dans cette scène. C’était très important pour moi.

« Il y a quand même quelque chose de bizarre dans le fait que ce soit principalement à des hommes qu’on demande de résoudre des crimes essentiellement commis par d’autres hommes. Il nous semblait que ce monde d’hommes, il était temps de le questionner. »

© National

La Nuit du 12 s’ouvre sur un féminicide particulièrement sordide. En rentrant chez elle, Clara, une jeune habitante d’un petit village de l’Isère, est brûlée vive par un homme aux traits dissimulés sous un sweat à capuche. L’affaire, c’est annoncé d’emblée, restera donc irrésolue, mais à travers elle se dessinent des enjeux humains, voire existentiels, très forts. Pas de twist, d’esbroufe, ni même simplement de manipulation spectatorielle dans le film de Dominik Moll. Juste des individus faillibles en proie à leurs démons et confrontés à la force quotidienne du mal. “Avec Gilles Marchand, mon co-scénariste, on tenait absolument à ne jamais chercher à être plus malins que le spectateur. Tout ce qu’il y a à connaître sur l’enquête lui est donné en partage. On est dans une pure horizontalité au niveau du savoir. L’enjeu du film n’est pas là. Au fond, le fait de n’avoir pas à livrer un coupable au spectateur à la fin du récit nous permet surtout de regarder ailleurs, d’observer les joies et les peines des enquêteurs, avec tout ce que la non-résolution de l’affaire peut amener en termes de frustration ou autre chez eux. Au cinéma ou dans les séries, on rentre vite dans une espèce de mythologie du flic, qui est proche de celle du cow-boy. Or, c’est un métier où on passe énormément de temps à écrire des rapports, à consigner des choses, à veiller à ce que toute la procédure soit bien respectée… Et ça, j’avais envie de le montrer. Je voulais d’une forme de véracité, coller au plus près à la réalité.”

© National

Un monde d’hommes

Dans La Nuit du 12, Dominik Moll travaille avec énormément de finesse et d’à-propos le motif de la circularité. Son personnage principal, le capitaine Yohan Vivès (Bastien Bouillon, bluffante révélation du film), s’y défoule en solitaire sur son temps libre en faisant des tours de vélodrome. Cette pratique obsessionnelle du vélo en circuit fermé renvoie explicitement à l’image d’un hamster dans sa roue: Yohan, en effet, tourne désespérément en rond dans son enquête, sorte de course contre lui-même sans ligne d’arrivée. Jusqu’à l’incursion dans l’intrigue de divers personnages féminins, qui vont venir -enfin!- ouvrir les perspectives. Manière limpide de dire que seules les femmes, parfois, peuvent sortir les hommes du cycle infernal de la violence. “C’est vrai. Avec Gilles Marchand, on a très vite senti que le fil rouge de cette histoire tenait à quelque chose de propre aux relations hommes-femmes, que ce féminicide portait en lui un questionnement sur la masculinité même. En amont du tournage, j’ai fait une semaine d’immersion à la PJ de Grenoble. J’étais scié de constater à quel point il n’y avait là que des hommes ou presque. Et comme le dit un personnage féminin dans le film, il y a quand même quelque chose de bizarre dans le fait que ce soit principalement à des hommes qu’on demande de résoudre des crimes essentiellement commis par d’autres hommes. Il nous semblait que ce monde d’hommes, il était temps de le questionner.

© National

Et le motif de la circularité cher au film de s’étendre également au cloisonnement, voire au verrouillage pur, de tout un système de pensée… “C’est un peu comme si les hommes étaient prisonniers de leur mode de pensée, oui. Quand ils défilent, les suspects donnent par exemple une image très stéréotypée de la victime, qui se retrouve souvent pour eux définie par sa facilité à coucher. On sent qu’ils ne voient pas vraiment la personne qu’il y avait derrière cette image de femme facile. Idem, en un sens, pour les enquêteurs. Ils sont tellement obnubilés par l’idée de découvrir avec qui Clara couchait qu’on en vient à se demander si, quelque part, ils ne pensent pas que la victime y est peut-être elle-même un peu pour quelque chose. La parole et la présence des femmes vont aider les hommes à sortir progressivement de ce genre de boucle de pensée, complètement stérile. Elles font vaciller leurs certitudes et amènent une vraie ouverture. À tel point que Yohan en arrive à se dire que le coupable pourrait être n’importe lequel des suspects. Ça, ça m’a beaucoup intéressé, parce que ça permet de poser en filigrane cette question: ne serait-ce pas, au fond, un peu tous les hommes qui ont tué cette femme?

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