Borg McEnroe: Retour sur une incroyable rivalité

Sverrir Gudnason (Borg) et Shia LaBeouf (McEnroe) rejouent la finale d'anthologie de Wimbledon 1980. © DR
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Dans un film passionnant dépassant la seule biographie sportive, Janus Metz ausculte la rivalité hors-normes qui devait opposer Björn Borg à John McEnroe et culminer dans la finale du tournoi de Wimbledon en 1980.

La finale du tournoi de Wimbledon en 1980 qui devait départager Björn Borg et John McEnroe au terme de quatre heures et cinq sets d’un match d’anthologie reste parmi les événements qui ont forgé la légende du tennis. Elle fait désormais également l’objet d’un film biographique s’attelant, au-delà de la seule rencontre dont il restitue le suspense, à ausculter la rivalité entre deux champions d’exception ressemblant à chien et chat, et d’ailleurs surnommés respectivement « Ice-Borg » et « Super Brat », leur opposition de style cachant toutefois une réalité plus complexe. Autant dire que l’intérêt de ce Borg McEnroe dépasse le seul cadre sportif pour toucher à quelque chose de plus vaste. La griffe aussi de Janus Metz, un réalisateur danois venu du documentaire -on lui doit notamment Armadillo, où il avait accompagné pendant six mois de jeunes militaires danois en poste en Afghanistan- qui signe là de convaincants premiers pas dans la fiction, inspirée de faits réels suivant l’expression consacrée.

Vous aviez six ans à peine en 1980, quand ce match s’est disputé. En avez-vous gardé le moindre souvenir? Que représente-t-il à vos yeux?

Il s’agit d’un exemple d’une rivalité dans l’histoire du sport qui a transcendé son environnement pour imprimer sa marque, certainement dans mon enfance en tout cas. J’en avais conscience, même si je ne suis pas particulièrement le sport, en dehors des grands événements. J’apprécie le sport pour des raisons esthétiques, et je trouve le concept de sport avec l’idée des athlètes intéressant en tant que tel. Mais en tant que cinéaste et auteur, j’étais surtout intéressé par ce qui pousse certaines personnes vers l’excellence. Et ce qui fait que le monde puisse s’arrêter pour regarder un événement particulier. Même des gens ne s’intéressant pas du tout au tennis se souviennent de ce match comme étant particulièrement spectaculaire. Parfois, un événement se produit qui devient bien plus que cet événement: il touche les gens et résonne avec quelque chose de plus profond. C’est là que mon intérêt se porte, parce qu’on peut y trouver une fissure ouvrant sur un élément de l’existence qui nous échappe, et donc un point d’entrée pour un film.

Le Björn Borg que l’on découvre au début du film semble effrayé par ce qu’est devenue sa vie sous l’effet du succès, avec la pression, les sponsors, les médias. Un constat que l’on pourrait appliquer au cinéma également. Quel est votre sentiment à cet égard?

Janus Metz (au centre) sur le tournage de Borg McEnroe.
Janus Metz (au centre) sur le tournage de Borg McEnroe.© DR

Le succès ne va pas sans une part de malédiction. La peur de perdre, chez certains athlètes, est peut-être même plus forte que la joie de gagner. Comme cinéaste, on s’expose et l’on redoute d’être l’objet de railleries si l’on échoue. C’est un scénario effrayant, tout comme il l’est pour les sportifs. Il y a toutefois quelque chose de plus en jeu avec Björn Borg, parce que le problème n’est pas juste une question de vanité -il y a plus important que de perdre Wimbledon ou de rater un film- mais aussi de se voir priver de son identité, un sentiment avec lequel nous pouvons tous nous connecter. Je ne pense pas qu’il faille être un sportif de haut niveau ou un cinéaste montrant ses films dans des festivals internationaux pour en faire l’expérience, la plupart des gens y sont confrontés, ne serait-ce que par la pression qu’engendre le monde du travail. Ce sont là des circonstances assez banales qui se trouvent exacerbées dans le chef d’individus connaissant une pression extrême, comme Björn Borg.

Parler de personnalités célèbres, encore en vie qui plus est, ne rajoute-t-il pas un surcroît de pression?

Certainement. Mais cela a eu un effet positif également, parce que tout le monde s’est donné à 120%. On sait que le jugement ne viendra pas seulement du public et des critiques, mais aussi des premiers concernés. C’est une situation à double tranchant. D’un côté, vous voulez qu’ils puissent s’y reconnaître, en espérant aussi avoir peut-être discerné quelque chose que personne d’autre n’avait vu, et approcher une vérité psychologique, mentale ou existentielle que l’on obtient rarement pour des sportifs, souvent réduits à l’état de caricature ou de stéréotypes. Mais en même temps, il faut se libérer des personnes réelles, parce qu’il faut veiller à raconter une histoire et créer un point de jonction entre elles et nous, s’intégrant à un paysage plus vaste et au chaos de la vie, avec sa complexité, ses dilemmes. Il faut s’autoriser à oublier Björn et John, et penser aux deux personnages qui évoluent dans le film, et que l’on a créés sur le plateau.

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Comment avez-vous procédé pour que le film fonctionne comme un thriller, alors même que beaucoup de spectateurs connaissent l’issue du match?

C’est délicat. Quand on tourne un film comme celui-ci, il faut prendre deux choses en compte: la première, c’est que l’enjeu ne sera pas de désigner le vainqueur de la finale, puisqu’il s’agit d’un fait historique. Et la seconde, c’est qu’il va falloir rendre ce match excitant, même si on en connaît déjà le résultat. Pour y arriver, nous avons envisagé la situation à travers les yeux et les émotions des deux protagonistes, et n’en avons pas dérogé pour réaliser qu’en fait, il ne s’agit pas tellement de savoir qui gagne, mais bien d’un film sur ce par quoi ils doivent passer dans l’espoir de l’emporter. Et aussi sur la vacuité de la victoire: elle constitue un climax, mais que se passe-t-il ensuite? On a obtenu ce que l’on souhaitait et l’argent allant de pair, mais cela rend-il heureux pour autant, ou cela fait-il de vous quelqu’un de meilleur? Non.

À en juger par le film, Björn Borg a, à l’égard de John McEnroe, une attitude, pour ainsi dire, de grand frère à petit frère, étant l’un des rares à pouvoir le comprendre…

En effet. Et McEnroe a voulu devenir une star du tennis après avoir vu Borg jouer. Le tennis était un sport ringard, ce n’est pas en y jouant qu’on allait tomber les filles. Et McEnroe était un petit gars guère considéré là où il a grandi, et sans doute un peu casse-pieds. Quand il remporte son premier Wimbledon, il est habillé comme Borg, et il a lui-même raconté combien il le trouvait cool avec toutes les filles qui criaient après lui, et avoir voulu lui ressembler. Les deux posters punaisés dans sa chambre étaient ceux de Björn Borg et de Farah Fawcett.

Borg, de son côté, semble avoir trouvé une figure paternelle en Lennart Bergelin, son entraîneur…

Il y a en effet là une histoire à la Star Wars ou Karate Kid, avec l’entraîneur et l’apprenti. Pour moi, Bergelin est le Salieri qui l’a remarqué et a vu le Mozart en lui. Leur relation est forte, pas seulement en raison de l’ambition et de la motivation qu’il lui donne, mais aussi en raison du pacte obscur qu’ils passent: ils sont conscients des démons en jeu si l’on veut devenir le meilleur du monde, et il est le seul à respecter cela dans une Suède où l’on ne peut sortir du lot et prétendre vouloir gagner, mais où tout le monde veut être égal. Il faut s’intégrer, c’est le modèle de bien-être social-démocrate suédois. À l’exact opposé de la culture américaine, où l’individualisme est un dieu, et où il faut tracer sa voie vers le sommet en laissant son empreinte. En ce sens, il ne s’agit pas seulement d' »Ice Borg » et de « Super Brat », mais aussi de comment deux sociétés fort différentes produisent deux types totalement différents de personnalités…

Quatre scènes de tennis au cinéma

Strangers on a Train

(Alfred Hitchcock 1951)

Qui d’autre que Hitchcock pour transformer en suspense insoutenable un match de tennis, celui que se doit d’expédier Guy Haines (Farley Granger) le plus vite possible pour empêcher le piège tendu par Bruno Antony (Robert Walker) de se refermer définitivement sur lui? Les deux actions alternent en montage parallèle, les yeux des spectateurs sont rivés aux échanges, le regard de Ruth Roman semble pour sa part pétrifié: l’espace de huit minutes, le court se réinvente en plateau de cinéma.

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Les Vacances de Monsieur Hulot

(Jacques Tati, 1953)

Devant la caméra de Jacques Tati, le tennis se transforme en grand moment de loufoquerie. Annoncé par sa Salmson pétaradante, Hulot étrenne sa nouvelle raquette et adopte un style inimitable, réinventant au passage le service pour dégoûter jusqu’aux joueurs les plus chevronnés. Dans un registre différent, mais pas moins original, Michelangelo Antonioni donnera, pour sa part, au tennis un tour conceptuel avec la partie sans balle que disputent un duo de mimes à la fin de Blow-Up, en 1966…

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The Squid and the Whale

(Noah Baumbach, 2005)

Il suffit à Noah Baumbach d’une partie de tennis familiale -le père et le fils aîné, contre la mère et le fils cadet-, double agressif au-delà du raisonnable, pour croquer le désamour éloignant désormais les Berkman, écrivains -lui, Bernard (Jeff Daniels), un has-been; elle, Joan (Laura Linney), dont le talent s’affirme- dont le couple ne résistera pas aux aléas de la fortune, et contraignant leurs deux rejetons à un choix douloureux. Soit une scène d’ouverture ayant la sécheresse d’un ace.

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Match Point

(Woody Allen, 2005)

La balle flotte d’un côté à l’autre du court, pour s’arrêter sur l’arrête du filet, « et pendant une fraction de seconde, elle peut retomber d’un côté ou de l’autre. Avec un peu de chance, elle passe au-delà et on gagne, ou c’est l’inverse et on perd« . Woody Allen pose d’une métaphore le dilemme se présentant à Chris Walton (Jonathan Rhys-Meyers), modeste prof de tennis séduisant une jeune fille de la haute société; le monde à ses pieds s’il ne tombait raide de la belle-soeur d’icelle, Scarlett Johansson…

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