Opinion

Laurent Raphaël

L’édito: M’enfin!

Laurent Raphaël Rédacteur en chef Focus
© Kamagurka

Pour une fois ce n’est pas Gaston qui a commis une gaffe mais bien son employeur. En décidant unilatéralement de sortir de son hamac le personnage culte de Franquin 30 ans après sa dernière apparition et 25 ans après le décès de son génial créateur, Dupuis s’est tiré une balle dans le pied.

Rappel express des faits: le 17 mars, à Angoulême, l’éditeur annonce la publication imminente d’un nouvel album du roi de la bourde signé Delaf, un dessinateur québécois. Le 6 avril, un premier gag est prépublié dans le magazine Spirou. Entre-temps, le 25 mars, Isabelle Franquin, fille de et dépositaire morale de l’œuvre paternelle saisit le juge des référés à Bruxelles pour faire interdire cette reprise décidée sans son accord et surtout sans l’accord de l’auteur des Idées noires, qui a toujours affirmé que Gaston devait prendre sa retraite au moment de sa disparition. Le 16 mai, la justice ordonne la suspension de toute prépublication jusqu’en 2023. Ce n’est pas tout. Devant le tollé général (des centaines d’auteurs de BD signent notamment une lettre ouverte dans la foulée d’Angoulême), Dupuis reporte également la publication de l’album, au moins jusqu’à l’arbitrage sur le fond prévu pour septembre. C’est comme si, profitant des vacances de Gaston, De Mesmaeker croyait avoir enfin réussi à faire signer son contrat mais se rend compte en sortant de chez Spirou qu’il s’est trompé de documents…

En décidant unilatéralement de sortir Gaston de son hamac, Dupuis s’est tiré une balle dans le pied.

Cette affaire est passionnante car elle en dit long sur notre époque. Elle illustre une double fracture, morale et culturelle, qui traverse toute la société. Doit-on respecter les dernières volontés d’un créateur, autrement dit être à cheval sur l’éthique, ou plutôt privilégier une certaine souplesse morale pour surnager dans un contexte économique mouvant? Premier réflexe dans le cas de Gaston: le préserver des appétits mercantiles de Dupuis. On ne touche pas à cette institution! Et puis on repense à deux contre-exemples qui ajoutent un peu de nuance et de piment à la réflexion: Tintin d’une part, plongé dans le formol depuis des décennies, confisqué par Moulinsart pour devenir une pièce de musée un peu rasoir. Et Spirou, qui a réussi au contraire de son rival à rester jeune et dans le coup en se réinventant en permanence. Quitte à brouiller son identité et à perdre de sa sublime.

En empêchant Gaston de reprendre du service (sans trop se fouler bien sûr), ne le condamne-t-on pas à une forme de ringardise et de sanctification contraire à son esprit rebelle? Intégrité morale d’un côté, pragmatisme de l’autre. Une tension récurrente. L’écologie est coincée dans les mêmes contradictions, entre radicalité légitime des uns et greenwashing opportuniste des autres.

L’autre fissure est culturelle et même générationnelle. À l’heure où les mangas colonisent les librairies et les cerveaux de la jeunesse, il est légitime de se demander si la BD franco-belge ne fait pas la fine bouche en bridant ses jokers pour contrer l’armada asiatique. On touche ici à l’essence de la pop culture, qui s’est construite sur des objets culte uniques mais qui survit aujourd’hui grâce à la fabrication en série: dans les mangas comme dans les comics, les auteurs comptent moins que la saga, comme dans les séries télé dont chaque épisode est tourné par un réalisateur différent. L’idée de joyau intouchable cadre mal avec une époque en mouvement perpétuel. L’erreur de Dupuis est peut-être d’avoir choisi la carte Astérix (mimétisme graphique et scénarios orthodoxes) plutôt que la carte Lucky Luke (confié à des artistes indés qui ont propulsé le cow-boy dans le présent). S’il y avait une mince chance de réussir le come-back de Gaston, c’était plutôt dans ce registre, certes moins rémunérateur. Même si en se replongeant dans Lagaffe nous gâte, on se rend compte qu’il n’y a vraiment rien à ajouter.

Et c’est peut-être l’argument définitif qui va pousser Dupuis à faire marche arrière: pourquoi refaire ce qu’on ne pourra jamais faire mieux (là-dessus tout le monde est d’accord) ni plus actuel. L’écologie, le bien-être au travail, le droit à la procrastination, la nécessité de ralentir le tempo, les limites de la technologie… Toutes ces questions hyper actuelles imprègnent chacun des 900 gags. Gaston est plus vivant que jamais. Pas besoin de le ressusciter.

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