Critique | BD

La BD de la semaine: Vent debout, de l’art du voyage

4 / 5

Nicole Augereau, Grégory Jarry et Lucie Castel, éditions Delcourt

Vent debout

Globe-trotter

152 pages

4 / 5
Colin Bouchat Journaliste BD

Vent debout est une formidable réflexion sur notre vision du monde à travers deux expériences extrêmes du voyage en dehors des sentiers battus.

C’est en Indonésie que l’on découvre une famille partie en voyage autour du monde pour une année. Les parents, scénaristes de bande dessinée, profitent du fait que leur boulot leur permet de travailler n’importe où. Avec leurs enfants, les voilà donc partis à la dure sur les grands chemins, négociant chaque prix et logeant dans de modestes pensions. C’est dans l’une d’elles qu’un compatriote leur raconte l’histoire de deux marins français, rencontrés lors d’un précédent séjour. Une histoire inspirée de faits réels et plus particulièrement du destin tragique de Sabine Merz et Jürgen Kantner. Ce couple d’Allemands d’un certain âge avait décidé de se lancer dans une nouvelle vie: un tour du globe à la voile. L’aventure était au départ exaltante: le paysage côtier est splendide, la quiétude de la mer d’huile est apaisante, le danger d’un océan déchaîné est grisant. Mais leur voyage a tourné court lorsque l’embarcation a croisé celle de pirates au large des côtes somaliennes. Changement d’ambiance et de décor.

Nord vs Sud

Tandis que l’astucieuse construction scénaristique croise les deux récits, fait naître l’intrigue et offre plusieurs niveaux de lecture, les réflexions sur le voyage, le tourisme ou la globalisation sont dans Vent debout particulièrement pertinentes. Ce qui lie la famille et le couple de marins tient dans ce sentiment de liberté qu’offrent leurs modes de déplacement respectifs, mais également une grande autonomie hors des contraintes budgétaires. Ce n’est pas que l’argent n’est pas un problème, mais il est plutôt placé au second plan. Chaque partie fait le choix de vivre chichement au profit d’expériences “authentiques”.

Mais deux visions du monde s’opposent: l’éternelle dichotomie entre l’Occident, au sens large, et le reste de monde. Si les motivations des marins français sont connues, celles de leurs ravisseurs sont tout autres: si tu viens du pays de Zidane, c’est que tu es riche… En Indonésie, les déboires traversés par la famille sont certes moins tragiques que ceux du couple enlevé dans le golfe d’Aden, mais ils amènent parents et enfants à se confronter à des locaux qui voient dans leur petit paradis protégé une opportunité de développer le tourisme (de masse) en construisant des hôtels grand confort. Ainsi pensent-ils booster l’économie locale au détriment d’une certaine authenticité. Dans les deux histoires, l’Occidental est vu comme une manne d’argent qu’il faut exploiter. Juste retour de bâton? Le fait d’avoir choisi dans le rôle des touristes des gens sympathiques et de comprendre le point de vue des autres, à qui l’on donne une voix, évite tout manichéisme et pousse le lecteur à se poser des questions sur sa manière de voyager. À point nommé avant l’été.

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