Quand les prix des concerts s’envolent…

Quand les prix des concerts s’envolent, c’est l’amateur de musique qui trinque. © getty images
Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

Hausse incessante des prix, early entrance, carré d’or, meet and greet, tarification dynamique… Le ticket de concert est sous pression.

En décembre, YouGov, une société internationale de sondages et d’études de marché basée à Londres, révélait les résultats plutôt éloquents d’une enquête sur les prix des tickets de concerts. Environ 50% des spectateurs britanniques y déclaraient avoir au moins une fois renoncé à assister à un concert en raison du prix des billets au cours des cinq dernières années. 18% disent que c’est arrivé fréquemment. 44% des personnes interrogées pensent qu’ils sont devenus en général très chers. Et à la question de savoir quel est le juste prix d’un billet, environ la moitié des spectateurs ont répondu une cinquantaine de livres sterling, mais la grande majorité a admis avoir payé plus du double par le passé. Ça n’ira pas en s’améliorant. Avec l’explosion des coûts de production, certains prédisent une augmentation de 10% en 2023.

La hausse des prix va de pair avec une questionnante et dérangeante segmentation. Il n’y a pas de petits profits… Les uns créent des zones VIP plus chères juste devant les scènes, repoussant les manants plus loin dans la salle ou les champs (ça se passe surtout en festival). Les autres vendent de leur temps. Il faut ainsi débourser la coquette somme de 20 000 euros pour serrer la pince aux Rolling Stones. Et 400 balles (seulement) pour faire un check à Booba.

Nous, on constate surtout ce phénomène sur certains profils d’artistes. Des projets plus jeunes, plus urbains qui essaient de monétariser, explique Jean-Yves Reumont (Reflektor, Les Ardentes, Ronquières…). Ça répond à une demande du public. Des jeunes sont prêts à débourser plus d’argent pour bénéficier d’un moment privilégié. Pour l’instant, les dédicaces se font encore au stand de merchandising mais qu’en sera-t-il demain? Après, quand ce genre de choses arrive chez nous, c’est toujours à la demande de l’artiste. Je pense notamment au rappeur américain Playboi Carti, qui est passé par le Reflektor en plus des Ardentes. Il a demandé des VIP, un meet and greet. Pour tout dire, ça aide à vendre les billets. Ce sont souvent les tickets les plus chers qui partent le plus vite.

Prêts à payer le prix pour être au plus près de la scène ? ©️ Gettyimages

Barrière sociale

Pour le concert de Blur le 8 août à Lokeren, le ticket de base coûte 60 euros. Le ticket VIP s’élève à 145 euros. Et le ticket Club, formule tout compris pour les boissons et menu à cinq plats, grimpe à 245 balles. Amateur de ballon rond, Jean-Yves Reumont fonce rapidement et à juste titre sur le terrain de la comparaison. “C’est un phénomène qui existe depuis un bout de temps dans le foot. Avec ses places debout, assises, en haut, en bas, couvertes ou pas. Puis il y a les business seats, les loges. Les endroits où tu peux boire, ceux où tu peux aussi manger…” En fonction de leurs moyens, les spectateurs s’offrent du confort. Une bonne vue, une petite bouffe, un fauteuil, un selfie… “Aux Ardentes, on propose des formules VIP et on aménage une zone qui leur est dédiée mais on a toujours refusé le golden circle et de réserver l’espace au pied du podium à des privilégiés.” L’été dernier, Rock en Seine et son golden pit comme ses organisateurs l’avaient baptisé ont été vivement critiqués. En plus du prix de base (69 euros la journée), il était possible d’ajouter 10 euros pour un coupe-file, 20 pour avoir accès au golden pit et 30 pour la totale: golden pit et garden, un espace avec toilettes et bars réservés. “Comment dénaturer une mixité qui fait tout l’intérêt des festivals en ajoutant une barrière sociale (sans mauvais jeu de mots). Quelle tristesse, commentait un utilisateur sur Twitter. On ne l’aurait pas mieux dit. Même les artistes avaient des raisons de s’en plaindre. En journée, avant l’arrivée des grosses têtes d’affiche, le fameux espace ressemblait aux tribunes de l’AS Monaco: une demi-fosse vide et apathique.

Avant, ces méthodes étaient réservées aux grandes salles. Aujourd’hui, même l’Ancienne Belgique et le Botanique y sont occasionnellement confrontés. Rina Sawayama, qui se produira le 14 février à l’AB, propose ainsi des tickets VIP à 56,50 euros (la place standard en coûte 29). C’est le tarif d’une entrée avant tout le monde, d’un bracelet souvenir et d’un cadeau exclusif… “Ça n’arrive pas souvent chez nous. Une dizaine de fois sur l’année, commente Kurt Overbergh, le directeur artistique du complexe bruxellois. C’est toujours à la demande des groupes, et généralement à destination d’un public jeune. Mais on avait aussi eu le cas de figure avec Lou Reed. Le VIP et le meet and greet sont surtout le fait d’artistes idolâtrés. Je ne trouve pas normal de payer pour rencontrer quelqu’un. Quand je vais acheter un pain chez le boulanger, je ne dois pas mettre la main au portefeuille pour lui dire bonjour. Mais si les gens sont prêts à raquer…

Le fan de musique n’est pas encore au bout de ses peines. En Amérique du Nord commence à s’installer la stratégie de la tarification dynamique: des prix des places de concert qui évoluent constamment en fonction de l’offre et de la demande. Comme les billets d’avion et les chambres d’hôtel. Arnaque totale, main invisible du marché… L’Encyclopédie illustrée du marketing définit la pratique comme étant “un mode de fixation et d’optimisation des prix par lequel les prix varient plus ou moins fréquemment de manière dynamique et automatique (parfois jusqu’à plusieurs fois par jour) en fonction de différents paramètres internes (stock, disponibilité…) ou de contextes (données clients, concurrence, conditions météo, demande…). Inflationniste? Aux États-Unis, les tickets pour la tournée 2023 de Bruce Springsteen sont rapidement passés à 500, 1 000 puis 2 000 dollars pour atteindre le tarif exorbitant de 5 000 dollars. Certains, au tout premier rang, se sont même envolés à plus de 12 000 balles après cinq jours de mise en vente. Harry Styles, Drake, Paul McCartney, Taylor Swift et Kanye West entres autres ont déjà adhéré au modèle. Money money money…

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