Le livre commence par une anecdote étonnante. Le soir du 23 octobre 2019, l'humoriste Kelly Bachman monte sur la scène d'un petit bar du Lower East Side à Manhattan. Dans le public, un spectateur dénote, aimantant les regards embarrassés comme les chuchotements fébriles: Harvey Weinstein. Visible sur YouTube (ci-dessous), une brève vidéo montre Bachman, pas du genre à se démonter, s'attaquer d'emblée, et de front, au problème, à cet affreux Moloch dont la présence incongrue, presque agressive, évoque celle d'un éléphant dans un magasin de porcelaine. "Freddy Krueger est parmi nous. Je ne savais pas qu'il fallait amener sa bombe lacrymogène et son sifflet antiviol ce soir." Malaise, remous, indignation, sourires crispés... Le moment cristallise de manière assez paroxystique quelque chose qui a à voir avec l'essence même du spectacle humoristique, délicat exercice d'équilibriste où sous le fil, ténu, du rire se tend le large filet de la honte, dans lequel beaucoup ne manquent d'ailleurs pas de se vautrer. "Le stand-up, nous dit Guillaume Orignac dans Rire au temps de la honte, est une lutte d'acrobate, un art funambule de l'exhibition. Pour s'élever au rire, chacun prend le risque de tomber dans la honte."
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Le livre commence par une anecdote étonnante. Le soir du 23 octobre 2019, l'humoriste Kelly Bachman monte sur la scène d'un petit bar du Lower East Side à Manhattan. Dans le public, un spectateur dénote, aimantant les regards embarrassés comme les chuchotements fébriles: Harvey Weinstein. Visible sur YouTube (ci-dessous), une brève vidéo montre Bachman, pas du genre à se démonter, s'attaquer d'emblée, et de front, au problème, à cet affreux Moloch dont la présence incongrue, presque agressive, évoque celle d'un éléphant dans un magasin de porcelaine. "Freddy Krueger est parmi nous. Je ne savais pas qu'il fallait amener sa bombe lacrymogène et son sifflet antiviol ce soir." Malaise, remous, indignation, sourires crispés... Le moment cristallise de manière assez paroxystique quelque chose qui a à voir avec l'essence même du spectacle humoristique, délicat exercice d'équilibriste où sous le fil, ténu, du rire se tend le large filet de la honte, dans lequel beaucoup ne manquent d'ailleurs pas de se vautrer. "Le stand-up, nous dit Guillaume Orignac dans Rire au temps de la honte, est une lutte d'acrobate, un art funambule de l'exhibition. Pour s'élever au rire, chacun prend le risque de tomber dans la honte." Ce soir-là, on imagine que la honte était -ou peut-être plutôt aurait dû être- davantage sur le visage de Weinstein. Quant à Bachman, en bonne représentante du rire, elle avait touché du doigt cette précieuse "fêlure dans l'atmosphère quand une fausse note vient briser la mécanique sociale". Soit l'un des enjeux majeurs de la grande tradition du stand-up américain, numéro solo où, sans autre accessoire qu'un micro, le comique vient s'attaquer au fameux "quatrième mur" pour prendre le public à témoin d'histoires souvent personnelles, relevant prétendument de son quotidien. À travers elles, il s'agit notamment pour l'humoriste de repousser les limites de la bienséance, de jouer avec les codes en vigueur dans le grand corps sociétal pour mieux en questionner les fondements et en pointer les aberrants dysfonctionnements. Mais que se passe-t-il quand l'on s'est soi-même vautré dans l'opprobre, au point de ne plus susciter le rire? Comment, au fond, remonter sur scène quand on s'est soi-même couvert de honte par des agissements coupables? Ces questions, s'il y a un humoriste qui a dû se les poser, ces dernières années, c'est bien Louis C.K. Rejeton d'un père économiste d'origine mexicaine aux racines juives hongroises et d'une mère ingénieure informatique d'origine irlandaise, Louis Székely, alias Louis C.K., naît en 1967 à Washington DC, vit et grandit à Mexico jusqu'à l'âge de sept ans, puis emménage dans la banlieue de Boston où, gavé de télévision et fasciné par des figures tutélaires comme Bill Cosby, Richard Pryor, Steve Martin ou encore George Carlin, il nourrit très tôt le désir de devenir acteur comique. Le jeune homme bosse modestement comme garagiste quand il s'essaie pour la première fois au stand-up dans un comedy club au mitan des années 80. C.K. peine d'abord à y trouver ses marques mais peu à peu, aidé notamment en cela par son grand ami d'alors, Marc Maron, il devient une petite référence dans le milieu bostonien, allant jusqu'à assurer la première partie de l'immense Jerry Seinfeld. New York lui tend les bras et, très vite, il y écrit pour les cadors du talk-show à l'américaine: David Letterman, Conan O'Brien, Chris Rock... Il signe des scénarios pour d'autres, réalise pour lui-même des courts et des longs métrages un peu bizarres, mais c'est sur scène que Louis finit véritablement par trouver qui il est. Il y promène son gros corps flasque d'Américain moyen transpirant le mal-être et l'embarras de soi avec une étonnante liberté créative, s'imposant comme le roi de la blague crue et imagée qui transforme le plomb de la trivialité quotidienne (son mariage puis son divorce, son quotidien avec ses deux gamines) en or de l'humour fendard. Ses spectacles de stand-up pour HBO sont des succès. Il excelle tout particulièrement dans l'autodénigrement, dans le dévoilement autodépréciatif de ses travers, de ses manquements, de ses névroses et de ses mauvaises pensées, tendant toujours vers une forme de vérité turpide qui prend sa source dans son propre vécu, dans ses propres pulsions déviantes, régurgitées sans filtre. Après une première tentative rapidement avortée (Lucky Louie), il finit également par percer dans l'univers très cadenassé de la série télé avec le génial ovni Louie sur FX, autofiction à peine voilée où il fait alterner des extraits de ses spectacles dans des comedy clubs et la vie de tous les jours de son alter ego. De 2005 à 2017, Louis C.K., ce mec ordinaire au crâne chauve entouré d'une couronne de poils roux et à la grasse bedaine, aura au fond connu une montée en puissance sans pareille, culminant durant trois soirées où il remplit à lui seul le Madison Square Garden. Plus dure sera la chute... Et en effet, le 9 novembre 2017, soit un mois à peine après la révélation explosive de l'affaire Weinstein, l'homme est rattrapé par ses errances répréhensibles. Une enquête publiée par le New York Times se fait ce jour-là l'écho du témoignage de cinq femmes l'accusant toutes d'agression sexuelle. Louis reconnaît les faits et fait son mea culpa. Il s'est masturbé devant chacune d'entre elles, ou a tenté de le faire, sans leur consentement. L'avant-première de son nouveau long métrage est annulée, la production de son nouveau stand-up également, et ses programmes disparaissent complètement des plateformes. Rideau, donc. À moins que... Littéralement effacé des clubs et des écrans par une cancel culture facilitée par le fulgurant développement des réseaux sociaux, C.K. refait contre toute attente surface dès le 26 août 2018, lors d'une apparition surprise sur la scène de son très cher Comedy Cellar new-yorkais. Cette brusque et rapide sortie de l'oubli auquel il semblait pourtant condamné fera couler beaucoup d'encre. D'autant qu'il récidive plusieurs fois dans la foulée, allant même jusqu'à se lancer dans une véritable tournée internationale qui le conduira, en mai 2019, jusque sur la scène de la Madeleine à Bruxelles. Dans la salle, on s'en souvient très bien, l'atmosphère est électrique. Va-t-il botter en touche ou, au contraire, faire face à ses démons? Réponse: il évacue la question le temps de quelques vannes bien senties en introduction, puis passe à autre chose. Business as usual, en somme, ou presque. Intolérable? Ses plus virulents détracteurs condamneront en tout cas fermement ce qu'ils choisiront d'ailleurs d'appeler sa "No Apology Tour". Sa tournée sans excuse. Dans Rire au temps de la honte, le Français Guillaume Orignac, cinéaste et critique de cinéma pour les magazines Chronic'art et Carbone, auteur en 2011 de David Fincher ou l'heure numérique aux éditions Capricci, invite à élargir la focale et envisager les choses sous un angle différent. Si Louis C.K. ne demande pas ouvertement pardon au moment de retourner sur scène, nous dit-il en substance, c'est peut-être parce qu'il n'a, au fond, en un sens, jamais cessé de le faire bien avant ça. Selon Orignac, en effet, le stand-up vient "d'un élan vital à dire ses vérités les plus intolérables en utilisant le véhicule désarmant du rire". Or, c'est précisément ce que Louis C.K. a toujours fait, s'autoproclamant dans un étrange mélange de dérision confuse et de repentance contrariée "meilleur branleur de la planète" à la télévision et se répandant en long, en large et en travers sur ses obsessions masturbatoires dans ses blagues. Depuis toujours, en effet, C.K. parle d'onanisme en permanence. Livre constamment ses pensées les plus coupables et ses désirs les plus inavouables en pâture. À tel point qu'il lui sera reproché à plusieurs reprises de promouvoir la culture du viol avant même que l'enquête de 2017 n'éclate au grand jour. Comme si son inconscient souhaitait déjà le voir passer à confesse et donc aussi, in fine, sur le banc des accusés. Soit l'art comme exutoire radical, comme dégueuloir définitif de ses plus avilissantes vérités. Derrière le masque du rire, un homme à poil et peu fier de l'être, en somme. Afin d'asseoir sa démonstration, Guillaume Orignac remonte aux sources du stand-up américain, art hérité des spectacles de music-hall qui s'est toujours frotté à la censure et à l'ire des ligues de vertu. À l'origine, il était, sur scène, interdit de jurer, de parler de sexe ou de se moquer de la religion chrétienne. Or, la société américaine s'uniformisant et se bureaucratisant au fil du temps, le rire s'y épanouit et s'y affûte de plus en plus comme une arme déguisée en simple plaisir pour en dénoncer le mensonge et l'hypocrisie -pour en faire péter les coutures un peu trop lisses, donc. Jusqu'à ce soir scandaleux, séminal, de 1955 où Lenny Bruce, le père du stand-up moderne, déboula nu comme un ver et en chaussettes sur scène pour parler de masturbation. Manière assez définitive de dire que faire rire, désormais, en Amérique, aurait forcément toujours à voir avec quelque chose d'obscène et d'exhibitionniste. Dans une langue enlevée, incisive, érudite et vivante, l'auteur convoque Rabelais, Sade et Kafka, en appelle au cinéma de John Waters comme à celui de David Lynch, pour mieux trifouiller dans les entrailles purulentes des bas instincts et des vices comme ressorts d'un divertissement cathartique où se rejoue inlassablement le désir contrarié, impossible, d'une expiation totale de la faute. Comme chez Louis C.K., donc, comique adepte de "la mise en scène du pire" pour mieux dire les pulsions abjectes et les infâmes disgrâces du corps. De ses nombreux spectacles de stand-up -dont l'un, daté de 2007, s'appelle d'ailleurs ironiquement Shameless (littéralement: sans aucune honte)- à sa série Louie en passant par la tragédie théâtralisée de Horace and Pete, ultime scène-déversoir de son refoulé coupable avant la mise à jour de ses abus, tout, dans son oeuvre, a ainsi rétrospectivement valeur d'aveux avant l'heure. À son propos, Orignac écrit: "L'humour de Louis C.K. est une lanterne. Avec lui, nous acceptons de descendre dans les abîmes de la nature humaine." Ou bien encore: "Dire l'inacceptable est une tentation permanente. Car toucher le fond est précisément le but de sa plongée dans la scène." Pendant ce temps-là, l'intéressé, lui, continue tant bien que mal, semble-t-il, à se tenir debout -c'est le sens même du mot "stand-up", quand on y pense- en pur produit contrit du mirage de "la jouissance illimitée façonnée par la culture capitaliste". Guillaume Orignac, bien sûr, ne lui cherche pas d'excuses. Ne s'abaisse pas non plus à jouer les petits moralistes. Car la question, ici, n'est pas d'être pour ou contre le bonhomme, de déterminer s'il faut continuer à le vouer aux gémonies ou bien finir par pardonner. Mais d'exposer que le rire et la honte sont les deux faces d'une seule et même pièce, qui se nourrissent l'une de l'autre, convergent le temps d'un spectacle qui n'est rien d'autre qu'un exercice d'exhibition ritualisé. Et que le rire et la honte sont tous deux les révélateurs d'une vérité qui, bien souvent, ne préfère pas dire son nom, où l'on confond par exemple trop souvent la culpabilité, bien réelle, avec tout le reste. Toute l'histoire de Louis C.K. est là: "Un homme se déclare coupable et finit nécessairement par l'être." Sur ses épaules, toute la honte d'être un homme. Toute la honte des hommes.