Il y a un peu plus d'un an, je faisais le temps d'une chronique ici chez Focus un pari sur l'avenir, celui du retour de Louis CK vers 2021 ou 2022. 2019 est à peine entamée et nous y voilà déjà: le comédien a bel et bien fait son retour sur scène, le temps d'une soirée de test de son prochain spectacle dans un comedy club de Long Island. Là où je me suis trompé, c'est que je pensais que lors de ce très prévisible retour, Louis CK jouerait la carte dépréciative, apitoyée, pleurnicharde et flagellatoire; qu'il recalibrerait ses vannes afin qu'elles puissent plaire à un public "transformé en jury de correctionnelle" et "en experts psychiatriques". Il ne l'a pas fait. Au contraire, il est réapparu arrogant et faisant les mêmes blagues borderline que dans ses spectacles d'avant le scandale, n'hésitant pas une seconde à dépasser les bornes du politiquement correct et du trash. Business as usual.

Vous avez probablement lu et entendu qu'il s'est ce soir-là foutu de la tronche des transgenres et des survivants des tueries de masse dans les écoles américaines. C'est ce que beaucoup de médias ont décidé de retenir, de citer légèrement hors contexte, de considérer comme de l'humour réac, de juger problématique, transgressif et inacceptable. Le temps de ce work in progress, Louis CK a pourtant également balancé à son public d'un soir (visiblement conquis si on en croit les rires hystériques sur l'enregistrement pirate) des vannes homophobes et racistes, a ricané de la nécrophilie et s'est permis des vulgarités à faire passer Jean-Marie Bigard pour le copywriter des innocentes blagues Carambar. Il s'est moqué de l'endroit où sa nouvelle petite amie française (Blanche Gardin, donc) se cale le thermomètre quand elle est fiévreuse. Il a évoqué l'idée qu'il est plutôt désopilant de devoir aujourd'hui payer le train pour aller à Auschwitz. Bref, tout cela n'est pas plus choquant que tout ce que Louis CK a déjà pu débiter par le passé. C'est exactement le même ton qu'avant, avec dans la voix ce même rire de grand gamin taquin qui s'amuse à débiter des horreurs, à franchir les limites, à exploser les tabous. On peut aimer. On peut détester. On peut trouver ses séries et son film meilleurs que ses stand-up. On peut trouver ça con comme une (grosse) bite. Tant que l'on ne déconne pas plein pot, tout est discutable, tout est acceptable. C'est que dès que recontextualisé, il n'y a en fait rien de véritablement choquant dans cet humour potache. La blague sur les transgenres est bien amenée, même si elle vient tard et que celles de Ricky Gervais et de Joe Rogan sur le même sujet sont bien meilleures. La vanne sur les gamins qui critiquent le lobby des armes à feu devant le Congrès américain est plus branlante mais prometteuse. Et c'est bien pourquoi il devrait rester permis d'en discuter sans s'échauffer. C'est de l'humour, pas un discours politique. Louis CK joue un rôle, il ne prend pas position dans un débat délicat.

On peut dès lors se poser la question de pourquoi beaucoup de médias et pas mal d'influenceurs de réseaux sociaux ainsi qu'une poignée de comédiens lui sont à ce point tombés sur le citron, le désignant comme un vieil homme blanc pénible, aigri et revanchard. Certains ont même été jusqu'à avancer que le comédien cherchait à se repositionner en tant que nouvelle personnalité de l'alt-right. Ce n'est pas discuter, ça. C'est porter des accusations débiles et délirantes. C'est désigner une posture comme impardonnable alors que c'est pourtant exactement ce qui a toujours été le moteur du personnage de scène de Louis CK, ce que jusqu'ici, beaucoup de monde avait l'air de trouver plutôt fun, vu son monstrueux succès et son poids dans l'industrie. Pourquoi ce cirque, dès lors? La réponse, on la connaît. Le gros problème, c'est que Louis CK a décidé de ne pas pleurnicher. Il ne solutionne pas le problème qu'il a créé, il le nie. Il ne prétend pas s'être soigné, avoir réfléchi, s'être repenti, avoir compris #metoo. Il rigole plutôt du fait d'avoir perdu beaucoup d'argent à la suite de ses boycotts et se moque de sa nouvelle petite amie (traduisez: "si je me suis pécho une meuf en plein scandale sexuel, c'est que ce n'était pas si grave!"). Il reprend les choses exactement là où il les avait laissées: dans le délire ultra vulgaire, l'autofiction pipi-caca et le flirt poussé avec les tabous. Louis CK n'est pas Kevin Spacey, qui s'est montré bien pathétique dans sa vidéo de Noël où il joue à Frank Underwood dans sa cuisine alors qu'il se sait mûr pour de très sérieux déboires judiciaires. Louis CK n'a pas l'air d'avoir pété les plombs et de partir en sucette. Il semble au contraire carrément maîtriser, à peine ébranlé, ayant même l'air de complètement se foutre de ce dont il a été accusé.

Louis CK a décidé de ne pas pleurnicher. Il ne solutionne pas le problème qu'il a créé, il le nie.

C'est osé, c'est couillu, c'est sans doute humainement assez pourri mais du strict point de vue de l'humour, ça marche. Il y a de bonnes vannes dans ce work in progress et elles sont bien mieux portées par l'arrogance qu'elles ne le seraient par l'apitoiement. D'autres blagues ne sont pas encore tout à fait au point mais laissent néanmoins deviner un spectacle à venir tout aussi drôle que ceux qui ont fait le succès passé du comédien. Bref, Louis CK a l'air en forme. Ce qui déplaît, forcément. Il n'y a dès lors que deux questions à se poser: 1/ Lui permettra-t-on ce spectacle futur? 2/ Assumera-t-il sans fléchir cette position de kéké jusqu'à la validation morale de son comeback?

Je dois avouer que je trouve ces questions assez passionnantes et que j'attends avec beaucoup d'intérêt de voir comment tout ça va tourner. Ces questions ne chicanent pas que l'époque, #metoo, le privilège blanc, l'humour, la culture de l'outrage et la justice de réseau social. Ces questions titillent aussi nos propres curseurs moraux. Ainsi, moi, c'est assez simple: un type qui a de bonnes blagues mais se tripote tranquillou le zguègue en pleine réunion de travail devant des personnes non consentantes, j'ai d'abord envie de lui écraser le nez à la poêle à crêpes et de lui concasser les roustons au casse-noisettes. Mais après, si le gars a envie de me faire rire et aussi de bien charrier tous ces emmerdeurs de justiciers sociaux, je ne vois pas pourquoi on l'achèverait à la pierre de taille. Déjà, ce genre de kamikaze peut toujours être très utile dans la guerre culturelle en cours. Ce qui n'excuse en rien son comportement passé. Ce qui ne fera jamais oublier que ce type a tendance à se tripoter comme un singe au zoo. Mais à partir de quel moment, sans cesse le rappeler et rester calé dessus relève-t-il également de la maniaquerie? Celle-là aussi, c'est une bonne question contemporaine...