À la censure, ou sa version contemporaine, la "cancel culture", qui consiste à blacklister les oeuvres des artistes qui symbolisent la domination blanche -a fortiori quand ils ont les mains sales-, s'ajoute l'insidieuse -car inodore et incolore- autocensure des acteurs culturels eux-mêmes quand ils optent consciemment ou non pour le plus petit commun dénominateur artistique -même si cette concession à la liberté nie le principe même de l'art. Objectif: ne pas froisser des sensibilités identitaires à fleur de peau et s'éviter le backlash d'une campagne de dénigrement qui peut vous ruiner une carrière ou une réputation.

Des pudeurs de mâle blanc craignant la disparition de ses privilèges? Peut-être. Les mauvaises habitudes sont tellement ancrées qu'on ne peut pas exclure un sursaut de machisme qui aurait résisté à un examen de conscience approfondi et à la lecture des livres de Virginie Despentes, d'Ivan Jablonka, de Reni Eddo-Lodge ou d'Abram de Swaan.

Mais pourquoi proscrire toute critique? On ne combat pas un modèle en en reproduisant les travers. Rappelons que les concepts radicaux qui justifient cette intransigeance, comme le "woke" (la pleine conscience des discriminations) ou l'appropriation culturelle, viennent pour la plupart des États-Unis. Or, en Europe, l'émancipation passe avant tout par la décolonisation et la féminisation des mentalités pour que chacun ait les mêmes chances de réussite, alors qu'aux États-Unis, elle se résume à revendiquer les mêmes droits et pouvoirs que les Blancs. Sans vraiment chercher à abattre les cloisons. L'esclavage et la ségrégation ont laissé des traces. Que veut-on? Des communautés repliées sur elles-mêmes et en compétition les unes avec les autres ou une société multiculturelle ouverte?

On ne distingue plus l'auteur de l'oeuvre, le second degré est devenu suspect et toute discussion semble impossible. On est pour ou contre. Un raidissement inquiétant.

Depuis quelques années, des artistes et des oeuvres sont bannies parce qu'elles auraient porté atteinte à une religion, un genre, une race. J.K. Rowling est accusée de transphobie, le directeur de l'Opéra de Paris, Alexander Neef, a envisagé de se passer des créations de Noureev avant de faire marche arrière, le peintre Philip Guston est accusé de collusion avec le KKK alors que ses toiles dénoncent justement les suprémacistes. On ne distingue plus l'auteur de l'oeuvre, le second degré est devenu suspect et toute discussion semble impossible. On est pour ou contre. Un raidissement inquiétant. Comme l'est la tentation de réécrire l'Histoire avec les lunettes du présent. On change les titres de romans, on interdit la diffusion des oeuvres jugées blasphématoires en dehors de leur contexte. Comme si en édulcorant le passé, on se prémunissait contre la barbarie.

On pourrait se dire que toute révolution fait des dommages collatéraux, mineurs au regard des souffrances endurées par les femmes et les Noirs, ces grands oubliés des livres d'art et d'Histoire. Certes. Sauf qu'en s'attaquant à l'universalisme, on se trompe de cible. Cette philosophie héritée des Lumières a été prise en otage par les cyniques pour justifier la perpétuation d'un système discriminatoire. L'emballage ne reflétait pas le contenu. Profitons que les minorités ont mis un pied dans la porte pour rapprocher les points de vue. Sinon, le risque, c'est de voir une bien-pensance en remplacer une autre, et l'art perdre son âme dans une production lisse et dégoulinante de bons sentiments.

À la censure, ou sa version contemporaine, la "cancel culture", qui consiste à blacklister les oeuvres des artistes qui symbolisent la domination blanche -a fortiori quand ils ont les mains sales-, s'ajoute l'insidieuse -car inodore et incolore- autocensure des acteurs culturels eux-mêmes quand ils optent consciemment ou non pour le plus petit commun dénominateur artistique -même si cette concession à la liberté nie le principe même de l'art. Objectif: ne pas froisser des sensibilités identitaires à fleur de peau et s'éviter le backlash d'une campagne de dénigrement qui peut vous ruiner une carrière ou une réputation. Des pudeurs de mâle blanc craignant la disparition de ses privilèges? Peut-être. Les mauvaises habitudes sont tellement ancrées qu'on ne peut pas exclure un sursaut de machisme qui aurait résisté à un examen de conscience approfondi et à la lecture des livres de Virginie Despentes, d'Ivan Jablonka, de Reni Eddo-Lodge ou d'Abram de Swaan. Mais pourquoi proscrire toute critique? On ne combat pas un modèle en en reproduisant les travers. Rappelons que les concepts radicaux qui justifient cette intransigeance, comme le "woke" (la pleine conscience des discriminations) ou l'appropriation culturelle, viennent pour la plupart des États-Unis. Or, en Europe, l'émancipation passe avant tout par la décolonisation et la féminisation des mentalités pour que chacun ait les mêmes chances de réussite, alors qu'aux États-Unis, elle se résume à revendiquer les mêmes droits et pouvoirs que les Blancs. Sans vraiment chercher à abattre les cloisons. L'esclavage et la ségrégation ont laissé des traces. Que veut-on? Des communautés repliées sur elles-mêmes et en compétition les unes avec les autres ou une société multiculturelle ouverte? Depuis quelques années, des artistes et des oeuvres sont bannies parce qu'elles auraient porté atteinte à une religion, un genre, une race. J.K. Rowling est accusée de transphobie, le directeur de l'Opéra de Paris, Alexander Neef, a envisagé de se passer des créations de Noureev avant de faire marche arrière, le peintre Philip Guston est accusé de collusion avec le KKK alors que ses toiles dénoncent justement les suprémacistes. On ne distingue plus l'auteur de l'oeuvre, le second degré est devenu suspect et toute discussion semble impossible. On est pour ou contre. Un raidissement inquiétant. Comme l'est la tentation de réécrire l'Histoire avec les lunettes du présent. On change les titres de romans, on interdit la diffusion des oeuvres jugées blasphématoires en dehors de leur contexte. Comme si en édulcorant le passé, on se prémunissait contre la barbarie. On pourrait se dire que toute révolution fait des dommages collatéraux, mineurs au regard des souffrances endurées par les femmes et les Noirs, ces grands oubliés des livres d'art et d'Histoire. Certes. Sauf qu'en s'attaquant à l'universalisme, on se trompe de cible. Cette philosophie héritée des Lumières a été prise en otage par les cyniques pour justifier la perpétuation d'un système discriminatoire. L'emballage ne reflétait pas le contenu. Profitons que les minorités ont mis un pied dans la porte pour rapprocher les points de vue. Sinon, le risque, c'est de voir une bien-pensance en remplacer une autre, et l'art perdre son âme dans une production lisse et dégoulinante de bons sentiments.