Depuis quelques années maintenant, de la disparition de Nulle Part Ailleurs à la mutation de MTV, le rock, le vrai, s'est fait extrêmement rare à la télévision. L'apparition d'une émission musicale dans le paysage audiovisuel (merci Arte) a presque des allures d'heureuse anomalie. Alors que Geoff Barrow et Beak> sont en plein soundcheck dans la salle Yoyo (d'habitude dédiée au clubbing) du Palais de Tokyo pour le tournage du deuxième numéro d'Echoes With Jehnny Beth, Camille Berthomier (c'est son vrai nom) raconte la philosophie de ce programme à la fois rock'n'roll, léché et décontracté qui mêle intelligemment live et débat. Souriante et bavarde, le cheveu noir et plaqué, la chanteuse de Savages a des choses à dire et ne s'en prive pas.
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Depuis quelques années maintenant, de la disparition de Nulle Part Ailleurs à la mutation de MTV, le rock, le vrai, s'est fait extrêmement rare à la télévision. L'apparition d'une émission musicale dans le paysage audiovisuel (merci Arte) a presque des allures d'heureuse anomalie. Alors que Geoff Barrow et Beak> sont en plein soundcheck dans la salle Yoyo (d'habitude dédiée au clubbing) du Palais de Tokyo pour le tournage du deuxième numéro d'Echoes With Jehnny Beth, Camille Berthomier (c'est son vrai nom) raconte la philosophie de ce programme à la fois rock'n'roll, léché et décontracté qui mêle intelligemment live et débat. Souriante et bavarde, le cheveu noir et plaqué, la chanteuse de Savages a des choses à dire et ne s'en prive pas. Comment t'es-tu retrouvée à la tête de cette émission? La personne qui se charge de tout le design est un vieux pote. Johnny Hostile, qui s'occupe de la programmation, est mon partenaire depuis toujours. Même la maison de production attachée, ce sont des gens avec qui je travaille depuis longtemps. C'est vraiment une histoire de famille. Je pense que je ne me serais pas lancée si c'était des inconnus qui m'avaient approchée. En même temps, ça me semblait être un prolongement naturel de mes deux ans chez Beats 1, la radio d'Apple Music. J'avais un show hebdomadaire d'une heure, Start Making Sense, que je vais reprendre à un moment donné d'ailleurs. Des invités venaient discuter avec moi. J'aime beaucoup parler aux artistes. Leur poser des questions, comprendre leur processus. Échanger. Échanger pour apprendre. Ce que permettent souvent les erreurs des autres. J'ai très tôt eu un blog. Je ne suis pas une journaliste. J'ai toujours mon point de vue d'artiste. Mais ça motive mon travail. Avant Beats 1, je faisais déjà des radios pirates toute seule que je postais sur SoundCloud. Je compilais de la musique sur certains thèmes pour parler de choses et d'autres. J'ai toujours adoré ça. Dans l'esprit de Bob Dylan et de sa Theme Time Radio Hour? Oui, en plein dedans. J'ai écouté et réécouté ces émissions. On s'était fait des compilations. Cette voix granuleuse, c'était le kiff. Je pense à Henry Rollins aussi. Un héros pour moi. Capable d'être le frontman de Black Flag comme de poser des questions pertinentes dans son Rollins Show. De manière générale, je suis vraiment friande d'entretiens. J'achète souvent des bouquins d'interviews. Je pense à une super collection notamment: The Last Interview and Other Conversations (qui a consacré des compilations de questions-réponses à David Bowie, J.D. Salinger, Prince ou encore Hunter S. Thompson, NDLR). J'aime ça en temps que littérature. Parce que c'en est une forme aussi. Je trouve que ça a une valeur particulière. En termes de témoignage oui mais aussi en termes artistiques. Parce que c'est un art, je trouve, la parole et l'échange. Avec Savages, les interviews, je les préparais vachement. Les journalistes arrivaient préparés. Il fallait quelque part que je le sois aussi. Il m'est arrivé d'enregistrer moi-même les interviews que je donnais. Certains mettaient ça sur le dos de la control freak. Le côté "elle veut tout maîtriser". Ils pensaient que c'était pour me défendre si jamais ils disaient n'importe quoi mais ce n'était pas le cas. J'adore l'idée d'archiver les choses. J'aime beaucoup le travail de Genesis P-Orridge, par exemple, avec Psychic TV. L'idée de documenter une scène. Quand j'ai été chez Rollins à Los Angeles, il m'a montré sa cave. On y rentre avec un code. Il y a une certaine température. C'est une librairie entière sur le punk. Des rangées et des rangées de disques, de bouquins. Des courrier de fans. C'est un truc de fou. Je ne suis pas dans cet extrême-là mais j'adore cette idée de respecter et de vénérer une communauté. De la mettre en valeur, d'en parler, de regrouper les artistes. C'est ma famille quoi. J'en ai trouvé une en tout cas en faisant de la musique et en étant respectée par ces gens-là. Je suis toujours aussi émerveillée. Quel est le fil rouge de l'émission? Elle est construite autour de trois live avec un public et d'une discussion entre les musiciens et moi. Je tâtonne. Parce qu'il ne s'agit que des premiers épisodes. Mais c'est un dialogue, une discussion. J'essaie de trouver des regroupements. De croiser des thèmes qui sont essentiels pour l'époque, de comprendre ou du moins de mettre en lumière le processus créatif. Qui sont ces artistes? Pourquoi se sont-ils lancés dans la musique? Comment ont-ils commencé? Qu'est-ce qui les rend importants? Tout ça avec sérieux et légèreté. Plus que le live, c'est la dimension discussion qui me semble intéressante. Je l'ai beaucoup vue dans les communautés hip-hop. Dans les radios, ils s'assoient tous autour d'une table, ils discutent. Il y a les cousins qui sont là aussi. Un truc un peu libre comme ça. C'est une communauté qui se regroupe et qui parle des mêmes choses, qui a le même langage. Je l'ai aussi beaucoup vu en rock dans les backstage se passer naturellement et je voulais représenter ça à l'écran. Pour la première, tu as reçu Primal Scream, Idles et Life. À quoi peuvent s'attendre les téléspectateurs? Le point commun, pour moi, c'est qu'il s'agit de gens très engagés dans ce qu'ils font. On a parlé de politique, de musique, d'amour. De ce que c'est que d'être père aujourd'hui. L'idée est de partir sur des sujets qui ne sont pas nécessairement très communs. On a évoqué les médias et le punk aussi. Qu'est ce qu'une chanson anti-fasciste? Ce genre de choses. La masculinité toxique également avec Idles. Ils sont les leaders d'une nouvelle génération de groupes masculins. Ils montrent comment on peut être différent en étant un homme aujourd'hui dans la musique. On n'est pas dans les mêmes clichés qu'avant. Et c'est pour ça qu'ils sont intéressants. Ils parlent d'amour mais à leur façon. Comme des hommes peuvent en parler. Et je trouve ça chouette. Life raconte ce que c'est que d'être un père séparé et d'élever son enfant seul. Ce sont des thèmes relativement rares. C'est quoi l'idée dans le choix des groupes? Nous ne sommes pas trop liés au planning promo. Personnellement, je m'en fous. Sur le premier numéro, il fallait déjà arriver à monter quelque chose. Bobby (Gillespie) et Joe (Talbot) sont des amis. C'était plus facile à organiser. Il nous faut gagner la confiance des gens. Après, l'actualité, ce n'est pas mon problème. Le but est de faire une bonne émission. C'était quoi pour toi, ado, la musique à la télé? Je suis née en 1984. J'ai beaucoup écouté la radio. Bernard Lenoir, John Peel... Mais la télé, c'était Nulle Part Ailleurs. Dans les années 90, mes parents regardaient l'émission et moi j'attendais la fin pour voir le groupe. Tricky, Jon Spencer, Jeff Buckley, Massive Attack, PJ Harvey... C'était génial. J'ai découvert énormément d'artistes de la sorte mais j'étais toujours frustrée qu'ils ne soient pas en conversation, qu'on ne les interroge pas, qu'on ne les fasse pas parler. Tu as une explication? Des fois, je me dis: on fait rarement parler les musiciens à la télé et je vais comprendre pourquoi... Je rigole évidemment. C'est clair que la télévision leur préfère les acteurs. Je ne l'explique pas. Peut-être ces derniers sont-ils moins dérangeants? Les musiciens sont souvent assez rebelles au final. Je ne veux pas faire de généralités et tomber dans les clichés, mais ce sont des gens qui interrogent quand même le système et certains codes de société, qui les remettent en question. Des gens assez radicaux. C'est ce qui les rend si importants et intéressants. On a peur du scandale aujourd'hui, je crois. Je ne veux pas proposer une émission à scandales. Là n'est pas le problème. Lorsque les Sex Pistols passaient à la télé, c'était confrontationnel. Mais c'était la voix d'une jeune génération qui s'exprimait. Quand on est jeune et qu'on voit ça, c'est terriblement excitant. C'est libérateur. J'espère qu'une parole libre pourra s'exprimer dans l'émission. Mener aussi une conversation entre générations. À chaque fois, on essaie d'avoir un artiste avec une carrière un peu plus longue et d'autres plus jeunes. Bobby est d'une autre école qu'Idles. Même le rapport entre les groupes a beaucoup changé. À l'époque, il y avait énormément de rivalités. Une espèce de jeu: je suis le meilleur, non c'est moi. Aujourd'hui, on se soutient davantage. On a un côté communauté. Ce n'est plus très cool de dire du mal des autres. Les jeunes musiciens de maintenant n'ont-ils pas davantage à raconter que ceux du début des années 2000? Quand j'ai démarré Savages, je trouvais personnellement qu'il y avait un grand vide. C'est même la raison pour laquelle on s'est lancées. C'était en 2013. Je trouvais les groupes extrêmement ennuyeux sur scène et à l'interview. Tout était sage. Bien trop sage. J'avais donc ressenti cette envie de donner un coup de pied dans la fourmilière. Là, récemment, une scène s'est développée, surtout en Angleterre, en Irlande aussi, autour de jeunes groupes vraiment concentrés sur leur art, avec une vision très intéressante du monde. Je pense à Fontaines D.C., The Murder Capital... Il y a une vraie réflexion, un vrai désir de parler. C'est une nécessité. C'est la base à mes yeux. Si tu prends une guitare, si tu montes sur scène, si tu demandes du temps aux gens, avant de revendiquer la parole, il faut avoir un truc à dire. Ils ne doivent pas nécessairement disserter sur les misères du monde. Cette nécessité de s'exprimer peut aussi très bien naître d'expériences personnelles. Ça se recoupe au final. Que reste-t-il au final comme fenêtre pour la musique à la télé? En France, tu as Taratata que j'ai fait deux fois il y a une dizaine d'années. Tracks, que j'adore et où on parle vraiment de l'indé. Pour le deuxième Savages, on était limite déjà trop connues. Bien sûr, le format est différent mais je ne m'étais pas sentie trahie du tout. Si on parle du paysage anglo-saxon, tu as Jools Holland en Angleterre. J'ai aussi participé à quasiment tous les late shows aux États-Unis. Jimmy Fallon, David Letterman, Ellen DeGeneres... Mais ce n'était que des performances. Pas d'interview. Je n'avais pas l'opportunité de parler. C'est frustrant limite vexant? Je pense que pour décrocher une interview, il faut vendre beaucoup. À partir de ce moment-là, on te donne la parole mais pas avant. Il faut atteindre un certain niveau de notoriété. C'est comme des galons, des échelons. Je trouve ça frustrant. Parce qu'on se prive quand même de l'avis d'une communauté créatrice bouillonnante qui a beaucoup de choses à dire.