L'économie de moyens comme boussole créative. Depuis près de 20 ans, le trop discret Nicolas Mahler s'est imposé l'épure. D'abord en choisissant le strip comme moyen d'expression, un format court obligeant à la synthèse tant graphique que narrative, qui en a fait un des piliers de L'Association et de sa collection "Patte de mouche". Cette maison exigeante, qu'il ne quitte que rarement en français, lui a permis de patiner son univers: des personnages minimalistes sans oreilles, sans bouche, sans yeux, juste p...

L'économie de moyens comme boussole créative. Depuis près de 20 ans, le trop discret Nicolas Mahler s'est imposé l'épure. D'abord en choisissant le strip comme moyen d'expression, un format court obligeant à la synthèse tant graphique que narrative, qui en a fait un des piliers de L'Association et de sa collection "Patte de mouche". Cette maison exigeante, qu'il ne quitte que rarement en français, lui a permis de patiner son univers: des personnages minimalistes sans oreilles, sans bouche, sans yeux, juste pourvus d'un long nez, forçant leur auteur à l'essentiel. Un goût de la suggestion qui se marie parfaitement à son humour absurde, poétique et exotique -qui connaît d'autres auteurs autrichiens, à part peut-être Ulli Lust? Longtemps donc, Nicolas Mahler s'est exprimé en court sur les petites absurdités de la vie quotidienne, laissant affleurer derrière le grotesque sa grande érudition et ses multiples références. Des références et une culture qu'il assume désormais pleinement, en adaptant très -très!- librement depuis quelques années des classiques du patrimoine littéraire européen, et ce, cette fois, dans de longs romans graphiques où l'épure continue de régner. Il y eut en 2015 Maîtres anciens, adapté de Thomas Bernhard, il y a désormais cet Alice dans le Sussex, véritable mash-up littéraire qui mixe non seulement deux romans - Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll et Frankenstein dans le Sussex, nouvelle inédite en français de H.C. Artmann- mais qui multiplie en outre et quasiment à chaque page les références savantes à Voltaire, Cioran, Mary Shelley, Shakespeare ou Nietzsche! Ainsi Alice, assise au pied de son arbre, s'ennuie ferme et se pose déjà les bonnes questions: " Quel est l'intérêt d'un livre dans lequel on ne trouve ni images ni distractions?" Elle s'apprête à rencontrer le lapin, et bientôt la chenille, le chat du Cheshire ou le Chapelier fou, mais aussi Frankenstein et d'innombrables questions philosophiques et métaphysiques placées sur son chemin labyrinthique, mais toutes tirées de chefs-d'oeuvre de la pensée, de Candide à De l'inconvénient d'être né. Dit comme ça, on pourrait craindre la brique intello; Malher en fait au contraire un voyage drôle, mélancolique et léger (il liste par ailleurs toutes ses sources et références en fin d'ouvrage). Si, au terme de l'aventure, le monde d'Alice redevient " ennuyeux et réel" comme l'écrivait Carroll, les 129 planches qui précèdent en proposent en tout cas le parfait opposé.