Des cinéastes asiatiques s'étant laissé tenter par une aventure française, il y en a eu de nombreux, et non des moindres, les Hou Hsiao-Hsien, Kiyoshi Kurosawa ou autre Lou Ye s'y frottant parmi d'autres, avec un bonheur tout relatif cependant. Comme si la double barrière de la culture et de la langue rendait l'expérience forcément aléatoire. Ce défi audacieux, le maître nippon Hirokazu Kore-eda, Palme d'or à Cannes pour Une affaire de famille (Shoplifters) après avoir livré des chefs-d'oeuvre comme After Life, Nobody Knows, Still Walking ou Our Little Sister, a décidé de s'y risquer à son tour avec La Vérité (lire également notre critique). Une entreprise couronnée de succès pour le coup. Peut-être parce que adaptant pour l'écran une pièce qu'il avait commencé à écrire en 2003, le réalisateur a su préserver son univers, déployant dans un environnement parisien inédit certaines de ses thématiques familières, pour signer l'un de ces portraits de famille dysfonctionnelle dont il a le secret. Soit, en l'occurrence, celle que composent une star de cinéma et sa fille (Catherine Deneuve et Juliette Binoche), réunies avec quelques autres à l'occasion de la publication des mémoires de la première, circonstances propices à faire resurgir des rancoeurs trop longtemps enfouies.
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Des cinéastes asiatiques s'étant laissé tenter par une aventure française, il y en a eu de nombreux, et non des moindres, les Hou Hsiao-Hsien, Kiyoshi Kurosawa ou autre Lou Ye s'y frottant parmi d'autres, avec un bonheur tout relatif cependant. Comme si la double barrière de la culture et de la langue rendait l'expérience forcément aléatoire. Ce défi audacieux, le maître nippon Hirokazu Kore-eda, Palme d'or à Cannes pour Une affaire de famille (Shoplifters) après avoir livré des chefs-d'oeuvre comme After Life, Nobody Knows, Still Walking ou Our Little Sister, a décidé de s'y risquer à son tour avec La Vérité (lire également notre critique). Une entreprise couronnée de succès pour le coup. Peut-être parce que adaptant pour l'écran une pièce qu'il avait commencé à écrire en 2003, le réalisateur a su préserver son univers, déployant dans un environnement parisien inédit certaines de ses thématiques familières, pour signer l'un de ces portraits de famille dysfonctionnelle dont il a le secret. Soit, en l'occurrence, celle que composent une star de cinéma et sa fille (Catherine Deneuve et Juliette Binoche), réunies avec quelques autres à l'occasion de la publication des mémoires de la première, circonstances propices à faire resurgir des rancoeurs trop longtemps enfouies. "Je n'avais ni la volonté, ni l'ambition de tourner un film à l'étranger, explique le cinéaste que l'on rencontre à la Mostra de Venise, là même où tout commençait pour lui en 1995 avec Maborosi. Mais ces dix dernières années, j'ai reçu de nombreuses propositions en ce sens. Et la plus proactive, celle qui s'est montrée la plus concrète, s'est avérée être Juliette Binoche." L'actrice, que son parcours aventureux a conduit chez Abbas Kiarostami comme chez Abel Ferrara, chez David Cronenberg comme chez Naomi Kawase, avance une idée de tournage au Japon. Kore-eda propose pour sa part de faire le film en France, avec une équipe locale, gravitant autour d'une grande actrice et de sa fille n'ayant pas réussi dans la profession. "Tourner ce film au Japon n'était pas possible à mes yeux. Si je voulais le faire en France, c'est en raison de Catherine Deneuve, dont je tenais à la présence, parce que c'est une actrice iconique qui peut incarner l'histoire cinématographique de ce pays. Au Japon, il n'y a malheureusement pas d'actrices vivantes qui aient eu une carrière de ce type, et il n'y en a, à vrai dire, que fort peu dans le monde. La présence de Catherine Deneuve en France a rendu ce projet possible à mes yeux." En un juste retour des choses, le réalisateur a ciselé pour l'illustre comédienne un rôle d'anthologie, de ceux qui font date dans une filmographie à l'éclat pratiquement inégalé, tissée qu'elle est, des Parapluies de Cherbourg aux Bien-aimés et tant d'autres encore, du fil dont on fait les légendes. Et de se remémorer leur première rencontre: "Ma première impression, c'était qu'elle fumait sans arrêt, ce qui n'a d'ailleurs rien d'un mystère, s'amuse-t-il. Elle m'a dit ne pas vouloir quitter Paris, et puis nous avons eu une conversation à bâtons rompus, parlant de films, de cinéastes, d'endroits où manger japonais à Paris, en passant d'un sujet à l'autre. Au moment de s'en aller, elle m'a dit: "Je pense que nous pourrions nous entendre."" Au gré de leurs entretiens successifs, la partition gagne en consistance, Hirokazu Kore-eda nourrissant l'écriture de ce que Catherine Deneuve lui confie de sa vie de comédienne, de sa relation avec sa fille Chiara Mastroianni, d'autres éléments, plus anecdotiques en apparence mais n'en faisant pas moins sens, et qu'il utilisera pour certains tels quels. Si bien qu'à l'arrivée, le personnage de Fabienne, star-diva que l'interprète de Potiche campe avec gourmandise, ressemble à une extension d'elle-même, actrice et femme, avec aussi ce qu'il faut d'autodérision. Jusqu'à sa soeur fantôme à l'écran, Sarah, qui convoque l'ombre de Françoise Dorléac. "Dans nos conversations, le nom de sa soeur n'est jamais apparu, assure le cinéaste. Cela étant, le fait que Catherine choisisse Fabienne comme prénom pour son personnage m'a semblé signifier qu'elle ne voyait pas de problème à ce que l'on emprunte certains éléments à sa vie réelle (Catherine Deneuve est née Catherine Fabienne Dorléac, NDLR). Même si elle m'a certifié que Fabienne n'avait rien à voir avec elle, qu'elle avait un caractère totalement différent et une excellente relation avec sa fille, et qu'on ne la verrait jamais attifée de la même façon. Qu'est-ce qui a infusé entre l'une et l'autre...?" C'est là l'un des mystères dans lesquels le film s'engouffre avec bonheur, et le spectateur avec lui, pour une spéculation dont le caractère ludique n'entame en rien la dimension sensible. La réussite de La Vérité tient d'ailleurs aussi à cette alchimie que le réalisateur réussit à établir entre légèreté et tension dramatique -une gageure, si l'on considère le défi linguistique qu'a dû représenter le tournage, encore que lui préfère n'y voir que péripétie. "J'ai eu la bénédiction de pouvoir m'appuyer, six mois durant, sur une interprète hors-pair, si bien que la communication n'a jamais constitué un problème. J'avais d'ailleurs coutume de dire, pour blaguer, que le film aurait pu continuer à se faire sans moi tant qu'elle était là, l'inverse n'étant toutefois pas vrai, parce que si elle avait pu se familiariser avec mon style de mise en scène, j'étais pour ma part incapable de parler avec l'équipe..." En résulte un film dont le luxe de nuances évoque les demi-teintes automnales, une saison que Kore-eda avait à l'esprit au moment de l'écriture. Et qui enrobe ce drame dont l'ironie tranchante n'en recèle pas moins son lot d'angoisse et de regrets, en une cohabitation somme toute conforme à la géographie de l'existence que le cinéaste superpose habilement à celle de la Ville Lumière. Le tout, sous le regard amusé d'une fillette -Clémentine Grenier, impeccable-, manière de rappeler que si l'on est ici incontestablement à Paris, l'on reste plus encore dans l'univers d'un cinéaste ayant travaillé, comme peu d'autres, le rapport entre parents et enfants. Un motif universel s'il en fût et, partant, une affaire de famille propice à l'exportation...